L'autre jour, j'ai visité le monument dédié à l'United States Air Force. Cette visite m'a rappelé l'importance que les États-Unis accordent à la préservation de leur patrimoine militaire. Chaque branche des forces armées américaines est représentée par des monuments, des mémoriaux et des musées qui permettent de transmettre leur histoire aux générations futures. À eux seuls, les États-Unis comptent plus d'une centaine de musées militaires et plus de 10 000 monuments et mémoriaux militaires, illustrant leur volonté de préserver et de mettre en valeur l'héritage de leurs forces armées.
En Haïti, en dehors des forts historiques comme la Citadelle Henry, le Fort Jacques ou le Fort Alexandre, qui témoignent de la lutte pour l'indépendance, le principal monument consacré à notre histoire militaire est le Monument de Vertières. Pourtant, notre passé militaire est l'un des plus remarquables au monde. Il mériterait d'être davantage mis en valeur par la création de nouveaux monuments, mémoriaux et musées consacrés aux héros de l'Indépendance et aux grandes batailles de la Révolution haïtienne. De telles initiatives contribueraient à préserver cette mémoire, à éduquer les jeunes générations, à renforcer le sentiment de fierté nationale et à faire de ce patrimoine un véritable levier de développement culturel et touristique.
En Haïti, notre armée devrait constituer un véritable patrimoine national. Pourtant, après l'occupation américaine de 1915, les États-Unis ont mis en place une armée qui s'est progressivement éloignée de la mission de défense de la nation pour devenir, à plusieurs reprises, un instrument de coups d'État et d'interventions dans la vie politique. Un gouvernement visionnaire devrait reconstruire une armée inspirée de la doctrine de l'Armée indigène voulue par Jean-Jacques Dessalines : une armée au service exclusif des intérêts de la nation et de la souveraineté du peuple haïtien.
L'armée créée après 1915 a marqué négativement le développement du pays qu'aujourd'hui il n'existe pratiquement aucun monument ou espace patrimonial qui raconte son histoire ou représente son héritage. En revanche, l'histoire de l'Armée indigène, qui a conquis l'indépendance d'Haïti, mérite d'être mieux connue, préservée et valorisée.
L'histoire militaire d'Haïti ne peut être comprise sans distinguer deux institutions profondément différentes : l'Armée indigène, qui mena la guerre de l'Indépendance, et l'armée réorganisée durant l'occupation américaine à partir de 1915. Si elles portent toutes deux le nom d'« armée », elles sont nées dans des contextes, avec des missions et des héritages radicalement distincts.
L'Armée indigène constitue l'un des plus grands patrimoines historiques de la nation haïtienne. Forgée dans les combats contre l'esclavage et la domination coloniale, elle rassembla des femmes et des hommes qui, sous les commandements de Toussaint Louverture, Jean-Jacques Dessalines, Henri Christophe, Alexandre Pétion, Capois-La-Mort, Gabart, Vernet et de nombreux autres officiers, remportèrent la seule révolution servile victorieuse de l'histoire moderne. Son objectif était clair : conquérir et défendre la liberté, l'indépendance et la souveraineté du peuple haïtien.
Après l'occupation américaine de 1915, les autorités d'occupation créèrent une nouvelle force militaire, d'abord sous la forme de la Gendarmerie d'Haïti, puis de la Garde d'Haïti, qui évolua plus tard vers les Forces armées d'Haïti. Cette institution fut conçue dans un contexte de contrôle politique et de maintien de l'ordre intérieur par les américains. De nombreux historiens considèrent qu'elle fut structurée selon les priorités de l'administration américaine de l'époque, davantage orientées vers la stabilité politique et la protection des intérêts stratégiques des Etats-Unis que vers la défense nationale au sens traditionnel.
Au cours du XXe siècle, cette armée participa à plusieurs épisodes d'instabilité politique et joua un rôle dans plusieurs coups d'État qui marquèrent durablement la vie institutionnelle du pays. Toutefois, son histoire ne se réduit pas uniquement à ces événements : elle intervint également à certaines missions de protection du territoire, de secours lors de catastrophes et de formation technique. Une analyse historique rigoureuse doit donc reconnaître la complexité de son parcours, tout en constatant que son implication répétée dans la politique a profondément empêché la consolidation de la démocratie haïtienne, l’alternance démocratique et de la bonne gouvernance.
Après le retour d'exil du président Jean-Bertrand Aristide en 1994, les Forces Armées d'Haïti furent dissoutes. Cette décision visait à mettre fin aux interventions militaires dans la vie politique. Certains estiment qu'une réforme profonde de l'institution aurait pu constituer une alternative à sa dissolution, tandis que d'autres considèrent que cette mesure était nécessaire compte tenu du contexte de l'époque. Ce débat demeure ouvert parmi les historiens et les spécialistes des questions de sécurité.
Plus récemment, sous la présidence de Jovenel Moïse, un processus de reconstitution des Forces armées fut engagé avec l'ambition de doter le pays d'une capacité minimale de défense. Cette nouvelle armée reste cependant en phase de développement et fait face à d'importants défis en matière de ressources, de doctrine, d'équipement et de définition de sa mission.
Au-delà des débats sur l'institution militaire actuelle, une évidence s'impose : l'Armée indigène, fondatrice de la République d'Haïti, est insuffisamment mise en valeur. Son héritage devrait être enseigné dans les écoles, documenté par la recherche universitaire et présenté au grand public à travers des musées militaires, des monuments, des mémoriaux, des circuits historiques sur les champs de bataille de l'indépendance, des centres d'interprétation et des archives nationales modernisées.
Les grandes nations entretiennent la mémoire de ceux qui ont construit leur liberté. Les États-Unis, la France, le Venezuela ou encore plusieurs pays d'Amérique latine disposent de monuments, de musées et de sites historiques consacrés à leurs armées fondatrices. Haïti, première République noire indépendante du monde, possède elle aussi une épopée militaire exceptionnelle qui mérite une place centrale dans son patrimoine national.
Réhabiliter la mémoire de l'Armée indigène ne signifie pas glorifier la guerre. Il s'agit de préserver un héritage historique unique, de transmettre aux nouvelles générations le sens du sacrifice des fondateurs de la nation et de rappeler que la première mission d'une armée républicaine doit toujours être la protection de la souveraineté, du territoire et des institutions démocratiques, au service exclusif de la nation.
Bony Eugène Georges
Global Sport Manager
Commentateur & Analyste Sportif
Professeur de Mathématiques et de Sciences
