Cet article est né à la suite des nombreux commentaires suscités par une vidéo publiée sur Facebook, dans laquelle un jeune Haïtien « Eddy Fenel Paysan », racontait avec fierté son parcours d'entrepreneur dans l'élevage. À travers son témoignage, il démontrait qu'il est encore possible de réussir en Haïti grâce au travail, à la discipline et à la persévérance. Son récit se voulait également une réponse aux propos de l'influenceur bien connu Boss Ben, dont les interventions laissent souvent entendre qu'il est pratiquement impossible de construire une réussite durable dans le pays.
Les réactions des internautes ont toutefois apporté une nuance essentielle. Si beaucoup ont salué le courage et la réussite de ce jeune entrepreneur, d'autres ont rappelé que son histoire, aussi inspirante soit-elle, ne reflète pas les difficultés auxquelles sont confrontées de nombreux éleveurs haïtiens.
Dans certaines régions, l'élevage demeure une activité extrêmement rentable. Avec un investissement modeste, de la volonté et une bonne gestion, il est possible de développer rapidement un important cheptel. Un internaute raconte qu'après avoir acheté un seul porcelet en 2022, il possédait déjà vingt-huit porcs en 2025, malgré quelques pertes. Pour lui, l'élevage représente l'un des investissements les plus profitables qui soient.
Cependant, cette réussite reste très fragile. Les commentaires évoquent le vol de bœufs, de chèvres, de chevaux et de porcs, un phénomène qui décourage de nombreuses familles rurales. D'autres témoignages parlent de maladies animales, de l'absence de services vétérinaires, mais aussi d'actes de malveillance, notamment l'empoisonnement volontaire des animaux par jalousie ou par vengeance. Certains affirment avoir perdu en une seule nuit tout leur élevage, réduisant à néant plusieurs années de sacrifices.
Ces témoignages permettent de dépasser les discours simplistes. Oui, il est possible de réussir en Haïti. Mais il est également vrai qu’un jeune Haïtien disposant des mêmes compétences, de la même volonté et de la même persévérance aura souvent davantage de possibilités de réussite à l’étranger, où l’environnement offre plus de sécurité, où la justice fonctionne mieux et où les institutions protègent davantage les investissements et les initiatives individuelles.
Le problème n’est donc pas uniquement une question d’effort personnel ou de mérite individuel ; il est aussi profondément lié aux réalités structurelles auxquelles nous, Haïtiens, sommes confrontés. La réussite dépend non seulement du talent et de la détermination, mais également du cadre institutionnel, économique et social dans lequel chacun évolue.
Malgré ces obstacles, l'élevage demeure un secteur stratégique pour Haïti. Il renforce la sécurité alimentaire, crée des emplois, génère des revenus et dynamise les économies rurales. Pour exploiter pleinement ce potentiel, le pays devra lutter contre l'insécurité, protéger les producteurs contre le vol et le sabotage, renforcer les services vétérinaires, faciliter l'accès au crédit agricole et mettre en place de véritables politiques de soutien au monde rural.
Les échanges suscités par cette vidéo Facebook nous rappellent finalement une réalité fondamentale : les Haïtiens ne manquent ni de courage ni d'esprit d'entreprise. Ce qui leur manque trop souvent, c'est un environnement où leurs efforts, leurs investissements et leurs réussites sont protégés. L'avenir de l'élevage en Haïti dépendra donc autant de la détermination des producteurs que de la capacité de l'État à créer les conditions nécessaires pour qu'ils puissent prospérer en toute sécurité.
Bony Eugène Georges
Global Sport Manager
Commentateur & Analyste Sportif
Professeur de Mathématiques et de Sciences
