Haïti demeure un « cas particulier » dans le rapport 2025 du Département d’État américain sur la traite des personnes. Pour la deuxième année consécutive, le pays est classé en dehors des standards traditionnels de suivi, en raison de l’effondrement institutionnel et de la violence généralisée des gangs. L’analyse souligne une situation dramatique, enfants enrôlés de force dans des groupes armés, femmes exploitées sexuellement, migrants pris au piège de réseaux transnationaux, et un État affaibli, incapable de protéger ses citoyens.
Depuis plusieurs années, la capitale haïtienne vit au rythme des attaques armées, des incendies criminels et des déplacements massifs. En 2025, les gangs ont renforcé leur contrôle sur Port-au-Prince et plusieurs départements. Des zones entières, y compris des axes routiers stratégiques, sont devenues inaccessibles aux forces de l’ordre. L’impact sur la justice est lourd , de nombreux tribunaux ont fermé, empêchant les enquêtes et les procès liés aux crimes de traite.
Cette mainmise criminelle fragilise directement la lutte contre la traite des personnes. Les gangs utilisent les écoles, les hôpitaux et même les camps de déplacés comme terrains de recrutement. Selon le rapport, près de 50 % des membres de gangs sont des enfants, une proportion en hausse de 70 % en 2024. Ces mineurs sont contraints de commettre des crimes : espionnage, enlèvements, pillages, extorsion, voire meurtres. La criminalité forcée des enfants est désormais décrite comme une « forme répandue de traite ».
Une justice paralysée
Le cadre juridique existe pourtant. La loi de 2014 contre la traite (n° CL/20140010) prévoit des peines sévères allant jusqu’à la réclusion à perpétuité si la victime est un enfant. Mais la réalité est tout autre. En 2024, le gouvernement n’a rapporté aucune enquête, poursuite ou condamnation pour traite. L’année précédente, seules 24 enquêtes et cinq condamnations avaient été enregistrées, souvent en lien avec des affaires de viol d’enfants.
La corruption et la complicité officielle aggravent la situation. Bien que les autorités affirment n’avoir identifié aucun agent de l’État impliqué, les observateurs dénoncent des pratiques courantes de collusion, juges acceptant des pots-de-vin, policiers couvrant les trafiquants, ou encore fonctionnaires fournissant des armes aux gangs. Cette impunité mine la confiance des victimes et décourage toute dénonciation.
Des victimes invisibles et vulnérables
Les victimes, souvent issues des populations déplacées, peinent à se signaler. La peur des représailles, la stigmatisation sociale et l’absence de mécanismes de protection fiables freinent leur prise de parole. Le rapport relève que 75 % des campements de déplacés se trouvent dans des zones contrôlées par des gangs, rendant quasi impossible l’identification des victimes.
L’Institut du bien-être social et de la recherche (IBESR), seul organisme à fournir régulièrement des services aux enfants victimes, est débordé. Ses centres d’accueil manquent de places et de ressources. En 2025, l’IBESR a inauguré un centre de réadaptation ayant hébergé 134 enfants, certains recrutés de force par des gangs. Mais ces efforts restent marginaux face à l’ampleur du phénomène.
Pour les adultes, la situation est encore plus critique. L’État dépend largement des ONG et des organisations internationales, elles-mêmes fragilisées par l’insécurité. Les refuges se raréfient, tandis que les victimes étrangères, notamment dominicaines et vénézuéliennes, restent sans véritable soutien. Dans bien des cas, les services de protection dépendent des moyens financiers des victimes elles-mêmes, qui doivent payer leurs avocats.
«Restavek» et exploitation domestique
Le système de servitude domestique des enfants, connu sous le nom de «restavek», demeure l’une des principales formes de traite en Haïti. Des milliers d’enfants, souvent envoyés par leurs parents en quête d’un avenir meilleur, se retrouvent exploités dans des foyers. corvées incessantes, maltraitance physique, absence de scolarisation et aucune rémunération. Selon une ONG, deux tiers des enfants en situation de restavek sont des filles, principalement victimes de traite sexuelle, tandis que les garçons sont majoritairement exploités comme main-d’œuvre forcée.
Ce phénomène, profondément enraciné dans la société haïtienne, persiste malgré les engagements officiels. Les orphelinats, souvent non réglementés, constituent un autre foyer d’exploitation. En 2023, on estimait que 30 000 enfants vivaient en orphelinat, dont 80 % avaient encore au moins un parent en vie. Des « entrepreneurs d’orphelinats » profitent de cette vulnérabilité pour exploiter les enfants à des fins lucratives.
Migration et exploitation transnationale
La traite des Haïtiens ne se limite pas aux frontières nationales. La migration, souvent clandestine, ouvre la voie à de multiples abus. Des passeurs promettent un avenir en Floride, au Chili ou au Brésil, mais les migrants tombent fréquemment dans des réseaux d’exploitation. Les femmes, en particulier, sont victimes d’exploitation sexuelle commerciale pour rembourser de prétendues dettes. D’autres sont contraintes au travail forcé dans les secteurs agricoles et de construction en République dominicaine, en Amérique centrale et même aux États-Unis.
La situation est exacerbée par les expulsions massives. En 2024, environ 250 000 Haïtiens ont été renvoyés en Haïti, principalement depuis la République dominicaine. Faute de mécanismes d’identification, beaucoup de victimes potentielles de traite n’ont pas été repérées. Certains expulsés, dépourvus de papiers d’identité, deviennent immédiatement la cible de réseaux de passeurs proposant de les réintroduire clandestinement, les plongeant dans un cycle d’exploitation.
Des efforts gouvernementaux limités
Le Comité national de lutte contre la traite des personnes (CNLTP) poursuit ses activités malgré un budget dérisoire de 15 millions de gourdes (environ 115 000 dollars). Le gouvernement a élaboré un Plan d’action national 2025-2035, mais sans stratégie claire de financement. Des campagnes de sensibilisation ont été menées, et un protocole d’accord a été signé avec une université pour renforcer la formation. Mais sur le terrain, l’impact reste limité.
Le gouvernement affirme avoir formé policiers, gardes-frontières et avocats. Pourtant, les agents de la POLIFRONT déployés à la frontière dominicaine disposent de moyens insuffisants et d’une compréhension limitée du phénomène. Les lignes d’assistance téléphonique, censées permettre de signaler des cas de traite, ne semblent pas avoir fonctionné.
Une vulnérabilité croissante
La vulnérabilité des Haïtiens à la traite s’enracine dans un contexte plus large de crise humanitaire. En janvier 2025, une organisation internationale recensait plus d’un million de déplacés internes, dont plus de la moitié sont des enfants. Beaucoup vivent dans des campements insalubres, sans accès à l’eau, aux soins ni à l’éducation. L’absence de papiers d’identité qui concerne jusqu’à trois millions de personnes sans acte de naissance accentue leur marginalisation et leur exposition aux trafiquants.
Les gangs exploitent cette fragilité. Ils détruisent ou confisquent les papiers d’identité, isolant encore davantage leurs victimes. Dans les zones sous leur contrôle, la survie dépend souvent d’un compromis, rejoindre un gang pour se nourrir et se loger, ou être pris pour cible. Cette réalité place des milliers d’enfants et de jeunes adultes devant un choix impossible.
Entre indifférence et nécessité d’action
Le rapport 2025 souligne une constante. malgré l’existence de lois et de plans, la lutte contre la traite en Haïti reste prisonnière d’un État fragilisé et d’une société civile menacée. Les organisations internationales jouent un rôle important, mais leur accès est limité par l’insécurité. La mission multinationale de soutien à la sécurité, autorisée par l’ONU, a commencé à épauler la Police nationale d’Haïti. Mais ses effets restent encore difficiles à mesurer.
L’année 2026, marquée par la perspective d’élections, sera un test décisif. Le gouvernement de transition est attendu sur deux fronts, rétablir la sécurité et prouver sa capacité à protéger les populations les plus vulnérables. Car derrière les chiffres, ce sont des millions de vies brisées, piégées entre pauvreté, violence et exploitation.
Esdra Jeudy
