« Il est un pays où l’enfance marche pieds nus sur les décombres de nos promesses, un pays où les rêves portent déjà l’odeur de la poussière et du charbon. Haïti. Ici, l’enfant n’a pas le temps d’être enfant. Il pousse comme une plante qu’on oublie d’arroser mais qui s’obstine malgré tout à lever la tête vers la lumière. Dans les ruelles étroites, les enfants jouent avec des pierres comme si c’étaient des jouets, et rient parfois si fort que le monde oublie un instant de s’effondrer autour d’eux. Mais sous leurs rires, il y a des douleurs muettes, des blessures que personne ne panse, des cicatrices qui ne portent aucun nom. Ce sont les enfants du trottoir, les enfants des vents mauvais, les enfants que l’on croise sans jamais vraiment les voir. »
Dans Tiboutsac : le code de la paix, Dieunor Exinvil peint l’enfance haïtienne avec les pigments sombres de la vérité. À cinq ans, Tiboutsac voit son univers s’effondrer : maison, parents, enfance, tout lui est arraché par un gang impitoyable. Pourtant, il ne sombre pas. Au milieu des décombres, il se reconstruit et trace sa route : dans un cahier, il transforme chaque page en règle, chaque mot en un code qui guidera sa vie. En effet, chaque page est un pas dans un territoire où l’enfance ne joue pas mais plutôt survit. Son livre n’est pas né d’un imaginaire débordant, mais d’une mémoire encore chaude, sortie tout droit du chaudron brûlant du pays, là où la vie et la douleur se mêlent comme le feu et la fumée. L’auteur n’a pas inventé : il a retravaillé son âme, il l’a martelée, polie, trempée dans l’eau noire des souvenirs, jusqu’à ce que jaillissent ces images d’une intensité presque minérale. Rien dans ce texte n’est gratuit : tout est trace, cicatrice, respiration.
L’auteur ne raconte pas seulement : il confie, il offre, il dépose sur la page un peu de l’odeur de son enfance, un peu du bruit du pays, un peu de la lumière tremblante qui dort dans les ruelles d’Haïti.
Dans ce livre-monde, « Ti Bout Sac » surgit comme un enfant de poussière et de rêve, portant au bras le foulard paternel, ce tissu simple devenu drapeau intime. Il marche dans la vie trop tôt, avec une sagesse qui n’appartient qu’aux enfants des pays blessés, ceux qui doivent apprendre, avant même les lettres, la lenteur du chagrin et la rapidité du danger. Il porte ce que l’on pourrait appeler une « soviétisé juvénile » : cette gravité qui germe dans les jeunes cœurs quand l’histoire les convoque avant l’heure.
Et pourtant, malgré la nuit autour, la langue d’Exinvil s’acharne à faire pousser des lueurs. Il suffit d’une scène : le soleil se couchant sur la Nouvelle Haïti. Alors la ville, fatiguée mais debout, semble exhaler son premier souffle de paix. Les rues vibrent des derniers chants de ceux qui ont osé dire non aux Ombres. Les enfants recommencent à courir, les femmes balayent les traces de la veille, les hommes remettent une pierre sur une autre comme si la vie, tenace, s’ouvrait un passage entre les décombres. Dans cette lumière tremblante, Ti Bout Sac s’arrête. Devant lui, un mur calciné. Une fissure sombre le traverse, semblable à une cicatrice qui refuse d’être oubliée. Alors l’enfant pose la main. Il effleure la brûlure du mur comme on touche un passé encore tiède, comme on reconnaît une douleur familière. C’est là, dans ce geste simple et silencieux, que réside tout le génie d’Exinvil : il fait de l’enfant un miroir du pays, et du pays un miroir de l’enfant.
L’enfance, le premier chantier de toute reconstruction véritable
Chaque image de son livre est lourde de monde, de mémoire, de poussière et d’espérance. Il ne cherche pas à embellir, ni à sauver, ni à juger : il montre. Il fait sentir. Il laisse vibrer. Son œuvre est une littérature de vérité où la fiction n’est qu’un souffle, où la poésie est un refuge, et où la douleur devient une musique lente.
Exinvil écrit avec une plume trempée dans les larmes mais relevée par la dignité. Son livre, profond et fragile comme une pierre chaude au soleil, raconte l’enfance haïtienne telle qu’elle est :belle de courage, belle d’obstination, belle malgré la nuit. C’est un chant bas, un murmure du pays, un poème debout. Une œuvre qui n’a pas seulement été écrite : elle a été vécue. Et elle continue de respirer. Il ne faut pas perdre de vue que ce livre s’adresse à nous tous, Haïtiens, nous qui avons si souvent vu la douleur de l’enfance dans notre pays sans jamais vraiment la regarder. Par réflexe, par fatigue, par peur peut-être, nous avons appris à détourner les yeux.
Mais cette fois, un auteur haïtien nous invite à faire l’inverse. Il nous demande de rester devant l’image, de la contempler avec courage, et de plonger au cœur même des problématiques de l’enfance haïtienne. Cet ouvrage nous invite à examiner de fond en comble la marche d’une société qui, ces dernières années, a accumulé un nombre vertigineux d’injustices et parmi elles, les plus silencieuses, les plus déchirantes : celles faites aux enfants.
Avec une plume à la fois douce et implacable, l’auteur a su restituer l’enfance haïtienne dans sa vérité nue, sans masques et sans fard. Il décrit ces enfants qui grandissent sans école, sans protection, parfois même sans nom ; ces petits visages qui apprennent trop tôt la dureté de la vie ; ces existences fragiles qui traversent le chaos comme des bougies dans le vent. Ce livre est un miroir. Il reflète nos manquements collectifs, nos renoncements répétés, nos silences complices.
Mais il reflète aussi la résilience incroyable de ces enfants : leur rire malgré la poussière, leur imagination malgré la faim, leur éclat de vie malgré l’abandon. L’auteur a su restituer non seulement la souffrance, mais aussi la force, la tendresse, la lumière dissimulée dans ces enfances meurtries. Il nous rappelle que derrière chaque enfant oublié se trouve un avenir volé, un potentiel étouffé, un citoyen en gestation que la société refuse de voir. Ce livre n’est pas une simple lecture : c’est une interpellation. Un appel patient, mais ferme, à ouvrir les yeux vraiment. À regarder l’enfance haïtienne non comme une fatalité, mais comme un combat national, et comme le premier chantier de toute reconstruction véritable.
Maguet Delva,
Paris, France
