Fara Jean-Bart : le parcours d’une médecin engagée au-delà du soin
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À La Colline, dans la commune d’Aquin, a commencé le parcours de Fara Jean-Bart. Devenue médecin de famille, elle s’est progressivement intéressée à la santé publique, aux réalités sociales qui conditionnent l’accès aux soins et aux enjeux de sa communauté. Aujourd’hui, son engagement dépasse le cadre médical. Cette jeune professionnelle veut prendre part à la vie publique de son pays, avec la conviction que l’éducation, le service et l’engagement citoyen peuvent encore ouvrir des chemins en Haïti.
Médecin généraliste formée à l’Université de la Fondation Aristide (UNIFA), Fara Jean-Bart a poursuivi son apprentissage dans plusieurs domaines liés à la santé, au management et à la recherche clinique. Son parcours l’a notamment conduite à Harvard University, où elle a suivi une formation en recherche clinique. C’est de cette professionnelle, mais aussi de cette citoyenne de La Colline qui s’intéresse désormais à la politique et aux enjeux de son pays, qu’il est question dans cet entretien.
Son parcours, sa conception de la médecine, son engagement communautaire, sa vision de la politique et son attachement à Haïti : Fara Jean-Bart se raconte.
WS : Qui est Fara Jean-Bart au-delà du titre de médecin ?
FJB : Fara Jean-Bart est avant tout une femme profondément attachée à ses racines et aux valeurs qui l’ont construite. Je viens de La Colline d’Aquin, et mon parcours m’a appris très tôt que l’éducation, le travail et la persévérance peuvent changer une destinée. Je suis médecin, mais je me définis aussi comme une citoyenne engagée, une femme qui aime apprendre, servir et chercher des solutions aux problèmes de sa communauté. Je suis quelqu’un qui croit qu’il ne suffit pas de constater les difficultés, il faut essayer de faire partie de la solution.
WS : Que représente La Colline d’Aquin dans votre histoire personnelle et dans la femme que vous êtes devenue ?
FJB : La Colline d’Aquin, représente beaucoup plus qu’un lieu pour moi. C’est mon point de départ, l’endroit qui a façonné ma personnalité, mes valeurs et ma manière de voir la vie. C’est là que j’ai appris très tôt l’importance de la solidarité, du travail, du respect des autres et surtout du service à la communauté. Grandir à La Colline m’a aussi permis de comprendre les réalités auxquelles sont confrontées les populations rurales : l’accès limité aux soins, à l’éducation, aux infrastructures, à l’électricité ou encore aux opportunités économiques. Ces réalités ne sont pas pour moi des statistiques ou des sujets de discussion, je les ai vues et vécues autour de moi.
C’est probablement ce qui explique pourquoi, même après mes études et mes différentes expériences professionnelles, je reste profondément attachée à cette communauté. La Colline m’a donné mes racines, mais elle m’a surtout donné une responsabilité qui est celle de ne jamais oublier d’où je viens et de chercher à utiliser mes connaissances pour contribuer à améliorer la vie des autres.
WS : Pourquoi avoir choisi la médecine familiale ?
FJB : D’abord, j’ai choisi la médecine parce que je voulais comprendre la personne dans sa globalité, et pas seulement traiter une maladie. La médecine familiale correspond particulièrement à cette vision. Elle permet de connaître le patient, sa famille, son environnement, ses habitudes de vie et les facteurs sociaux qui influencent sa santé. Pour moi, un bon médecin ne doit pas seulement demander : « Quelle maladie avez-vous ? », mais aussi : « Dans quelles conditions vivez-vous ? Qu’est-ce qui vous empêche d’être en bonne santé ? » Je peux dire que c’est cette approche humaine et globale qui m’attire.
WS : Votre parcours montre une volonté constante de continuer à vous former. Qu’est-ce qui nourrit cette soif permanente d’apprendre ?
FJB : Je pense que cette soif d’apprendre vient d’abord d’une conviction très simple, lorsqu’on choisit de servir les autres, on doit accepter de continuer à apprendre toute sa vie.
La médecine m’a appris qu’on ne peut jamais tout savoir. Chaque patient, chaque communauté et chaque problème de santé nous oblige à remettre en question nos connaissances et à chercher de nouvelles solutions. C’est ce qui m’a poussée progressivement vers la médecine familiale, la santé publique, le management et aujourd’hui la recherche clinique.
Harvard a représenté pour moi une étape particulièrement importante. Je suis entrée dans le programme Foundations of Clinical Research avec beaucoup d’humilité, avec des choses que je ne maîtrisais pas encore et, parfois, des barrières liées à la langue et à la confiance en moi. Mais cette expérience m’a montré que les limites que nous nous imposons sont parfois plus grandes que les limites réelles.
Aujourd’hui, apprendre n’est plus seulement une ambition personnelle. Je veux acquérir les compétences qui me permettront de mieux comprendre les problèmes, d’analyser les données, de développer des projets efficaces et surtout de transformer les connaissances en actions concrètes pour les communautés que je connais.
WS : Qu’est-ce que la pratique médicale vous a appris sur les réalités sociales en Haïti ?
FJB : Elle m’a appris que la maladie n’est souvent que la partie visible du problème. J’ai vu des patients qui arrivent tard à l’hôpital parce qu’ils n’ont pas les moyens de payer le transport. J’ai vu des personnes interrompre leur traitement parce qu’elles doivent choisir entre acheter des médicaments et nourrir leur famille. La médecine m’a donc appris que derrière chaque patient, il y a une histoire familiale, économique et sociale. Et parfois, le meilleur traitement médical ne suffit pas si les conditions de vie restent les mêmes.
: Peut-on améliorer la santé sans agir sur les déterminants sociaux ?
FJB : À mon avis, non.
On ne peut pas parler sérieusement de santé publique sans parler d’éducation, d’accès à l’eau potable, d’assainissement, d’alimentation, de logement, d’environnement, d’emploi et d’accès aux soins. Si un enfant tombe malade parce qu’il consomme une eau contaminée, lui donner uniquement un traitement ne règle pas le problème à long terme. Il faut aussi agir sur la source de la contamination. La santé doit donc être considérée comme une responsabilité collective et multisectorielle.
WS : Selon vous Docteure, quelles réformes sont prioritaires pour la santé en Haïti ?
FJB : Je pense qu’il faut d’abord renforcer les soins de santé primaires et les rendre réellement accessibles à la population. Il faut également investir dans les ressources humaines, améliorer les infrastructures, renforcer les systèmes de référence et de contre-référence, développer la prévention et la vaccination, améliorer la disponibilité des médicaments essentiels et utiliser davantage les données pour prendre les décisions. Mais surtout, il faut arrêter de penser la santé uniquement comme la construction d’hôpitaux. Un système de santé solide commence dans les communautés, avant même que le patient arrive à l’hôpital.
WS : Quand avez-vous compris que votre rôle dépassait le cabinet ou l’hôpital ?
FJB : C’est progressivement que je l’ai compris. Lorsque vous êtes médecin dans une communauté, vous réalisez rapidement que certaines maladies que vous traitez chaque jour pourraient être évitées si certaines conditions étaient différentes. Mes expériences dans les activités communautaires, les campagnes de vaccination, la sensibilisation et mon implication dans des initiatives locales m’ont convaincue que je pouvais contribuer autrement. Aujourd’hui, je crois que mon rôle est aussi de prévenir, sensibiliser, mobiliser et participer à la construction de solutions locales.
WS : Quelle cause sociale vous tient particulièrement à cœur ?
FJB : L’accès à l’éducation et aux services essentiels me tient particulièrement à cœur. Je crois profondément que l’éducation est l’un des investissements les plus puissants qu’une communauté puisse faire. Elle permet aux individus de mieux comprendre leur santé, leurs droits, leurs responsabilités et les possibilités qui s’offrent à eux.
Dans ma communauté, j’aimerais particulièrement voir davantage d’efforts consacrés à l’éducation des jeunes, à l’alphabétisation des adultes, à la santé communautaire et à la création d’opportunités pour les femmes et les jeunes.
WS : Que signifie être une jeune femme leader en Haïti ?
FJB : Pour moi, être une femme leader en Haïti, c’est accepter de prendre sa place sans demander la permission d’exister dans les espaces de décision. Les femmes haïtiennes ont toujours joué un rôle immense dans leurs familles et leurs communautés. Pourtant, elles restent encore sous-représentées dans plusieurs espaces où les décisions sont prises. Je crois que nous devons continuer à investir dans l’éducation, la confiance en soi, le leadership et l’indépendance économique des femmes. Et surtout, je veux montrer aux jeunes filles qu’être une femme, venir d’une zone rurale ou avoir des ressources limitées ne doit jamais définir jusqu’où elles peuvent aller.
WS : Un médecin peut-il rester en dehors du débat politique ?
FJB : Un médecin peut choisir de ne pas être partisan, mais il lui est difficile de rester complètement indifférent aux décisions publiques. Lorsque les politiques publiques déterminent si un enfant sera vacciné, si une femme pourra accoucher dans de bonnes conditions, si une communauté aura accès à l’eau potable ou si un patient pourra recevoir ses médicaments, ces décisions ont directement des conséquences médicales. Pour moi, le médecin doit garder son indépendance professionnelle, mais il doit aussi avoir le courage de parler lorsque la santé de la population est en jeu.
WS : Vous vous intéressez aujourd’hui aux questions politiques. Qu’est-ce qui vous a personnellement conduite vers la politique ?
FJB : Mon intérêt pour la politique est directement lié à mon expérience de médecin et à mon engagement communautaire. Avec le temps, j’ai compris que beaucoup des problèmes que nous rencontrons dans nos communautés ne peuvent pas être résolus uniquement dans un cabinet médical ou dans un hôpital. On peut soigner un patient, mais si sa communauté n’a pas d’eau potable, si les routes sont impraticables, si les écoles sont insuffisantes, si les jeunes n’ont pas d’opportunités et si les services publics ne fonctionnent pas, les mêmes problèmes vont continuer à se reproduire.
C’est cette réalité qui m’a progressivement amenée à m’intéresser davantage à la gestion publique et à la politique locale. Je me suis demandé : pourquoi ne pas participer directement aux décisions qui déterminent les conditions de vie de nos populations ?
Je ne vois pas la politique comme une recherche de pouvoir ou de statut. Je la vois comme un autre espace de service. Si je décide un jour d’y jouer un rôle, ce sera avec la même philosophie qui m’a guidée en médecine : écouter, comprendre les besoins, travailler avec les gens et chercher des solutions concrètes.
Je crois également que les jeunes professionnels, les femmes et les personnes issues des communautés rurales doivent comprendre qu’ils ont leur place dans la gestion de leur pays. Nous ne devons pas toujours attendre que quelqu’un d’autre vienne changer les choses pour nous.
WS : Où placez-vous la frontière entre engagement citoyen, social et politique ?
FJB : L’engagement citoyen commence lorsqu’on décide de ne pas être spectateur. L’engagement social consiste à agir directement pour améliorer les conditions de vie des autres. L’engagement politique, lui, intervient davantage dans la manière dont les décisions collectives sont prises et dans la gestion de la société. Cela étant dit, je considère que je suis une citoyenne engagée et que je m’intéresse aux questions politiques parce que je m’intéresse profondément à l’avenir de ma communauté. Pour moi, la politique devrait être un moyen d’organiser la société et de servir l’intérêt collectif.
WS : Vous pourriez, comme beaucoup de jeunes professionnels haïtiens, choisir de partir définitivement. Qu’est-ce qui vous retient encore en Haïti ?
FJB : Ce qui me retient en Haïti, ce sont d’abord mes racines. Je ne peux pas oublier les personnes et les communautés qui ont contribué à faire de moi la femme et la professionnelle que je suis aujourd’hui. Bien sûr, je suis consciente des difficultés auxquelles Haïti fait face. Je sais aussi que travailler et construire dans le pays demande énormément de courage, de patience et de persévérance. Mais je refuse de croire que notre histoire est terminée.
Ce qui me donne de l’espoir, ce sont les Haïtiens eux-mêmes : les médecins, les enseignants, les agriculteurs, les entrepreneurs, les jeunes, les femmes et toutes ces personnes qui continuent à travailler chaque jour malgré les difficultés. Je crois profondément qu’Haïti possède des ressources humaines extraordinaires. Ce qui nous manque souvent, ce n’est pas le potentiel, mais des structures solides, une meilleure organisation, une vision à long terme et surtout une volonté collective de travailler pour le bien commun.
Je ne sais pas exactement où mon parcours me conduira dans les prochaines années. Mais je sais une chose : même lorsque je suis loin d’Haïti pour mes études ou ma formation, mon regard reste tourné vers mon pays. Je veux continuer à apprendre, à me former et à acquérir des outils, non pas simplement pour construire ma propre carrière, mais pour pouvoir un jour contribuer davantage à la transformation de ma communauté et, à mon échelle, de mon pays.
WS : Si vous aviez demain la responsabilité d’agir dans votre communauté, par quoi commenceriez-vous ?
FJB : Je choisirais de renforcer l’accès aux services de base tout en créant un véritable système de développement communautaire. Mais si je devais commencer par une seule priorité, je choisirais l’éducation. Parce qu’une population mieux éduquée est mieux préparée à comprendre ses droits, protéger sa santé, développer une activité économique, participer à la vie publique et demander des comptes à ses dirigeants. Selon moi, l’éducation est le socle sur lequel on peut construire la santé, l’agriculture, l’économie et la citoyenneté.
WS : Votre avenir sera-t-il exclusivement médical ?
FJB : Non. La médecine restera toujours une partie fondamentale de mon identité, mais je ne pense pas que mon rôle doive s’arrêter au diagnostic et au traitement. Je m’intéresse de plus en plus à la santé publique, à la recherche, au leadership, à la gestion des services de santé et au développement communautaire. Et si, à l’avenir, les circonstances m’amènent à prendre davantage de responsabilités dans la vie publique ou politique, je considérerai cela comme une autre manière de servir.
Je ne veux pas seulement soigner les conséquences des problèmes. Je veux aussi participer à la construction de systèmes qui permettent de les prévenir.
WS : Quel héritage aimeriez-vous laisser dans dix ou vingt ans ?
FJB : J’aimerais qu’on dise que j’ai contribué à rendre ma communauté un peu meilleure qu’elle ne l’était avant mon passage. Je voudrais voir des jeunes mieux éduqués, des femmes davantage présentes dans les espaces de décision, des services de santé plus accessibles et une communauté qui croit davantage en son propre potentiel. Mais surtout, j’aimerais que des jeunes filles haïtiennes puissent me regarder et se dire : « Si elle a pu venir de La Colline, faire des études, devenir médecin, continuer à apprendre et oser prendre des responsabilités, alors moi aussi, je peux rêver grand. C’est probablement l’héritage qui me rendrait la plus fière.
De La Colline à la médecine, puis vers la santé publique et l’engagement citoyen, Fara Jean-Bart poursuit un même chemin, celui de comprendre, apprendre et servir. Son avenir politique reste à écrire. Pour l’heure, elle revendique surtout le droit d’espérer et d’agir. Et si son parcours devait laisser une seule idée, ce serait peut-être celle-ci : venir de La Colline n’empêche pas de voir grand.
Wilsonley SIMON
simonwilsonley35@gmail.com
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