Voir Jérémie et mourir : hommage à Michel Roumer
Adieu, Michel !
Il est parti la joie au cœur, avec son désir de vivre sa quatrième saison à Jérémie, dans la Grand-Anse natale. Sans abandonner pour autant son titre de citoyen du monde, dans cet univers où il bourlinguait sans cesse, pour rencontrer choses et gens, contempler, s’émouvoir, apprendre, vivre intensément. Quoique comblé en Allemagne par une vie réussie, son épouse, ses enfants, ses amis, sa profession de médecin, sa clientèle, Michel Roumer était toujours à la recherche d’un je ne sais quoi qui le poussait à rêver d’éternité. Au moment où les fils d’Haïti s’engagent dans une démarche centrifuge, et pour cause, lui, il fait le chemin inverse, à la recherche d’un supplément de bonheur que seul peut offrir le lieu de naissance, là où ton cordon ombilical est enterré comme on a coutume de dire chez nous.
Fils d’Emile Roumer, par une sorte d’héritage paternel, il avait une passion de la chose écrite, des langues en général, du créole en particulier. Michel et moi, nous avons passé ensemble 20 ans sur les bancs de l’école depuis la classe enfantine jusqu’à notre diplôme de médecin. On assistait aux mêmes cours, avec les mêmes professeurs, sauf l’année de la terminale (la philo) quand il était à Saint-Louis-de-Gonzague et moi à Saint-Martial. À Jérémie, adolescents, nous étions tous deux membres de la chorale de l’église. On aimait la musique. On adorait chanter. Michel se posait en chanteur de charme. Je me tairai sur la fée qui à l’époque habitait son jardin secret et pour laquelle, à l’heure des sérénades de vacances, il chantait platoniquement en compagnie d’autres amis. Au collège Saint-Louis de Jérémie, au niveau secondaire, de la troisième à la rhéto, nous étions seulement trois latinisants, Michel, Pierre-Richard Sansaricq et moi. C’est à ce moment-là que j’avais lu le Caïman étoilé d’Emile Roumer que le fils m’avait passé. Il me passait aussi la revue cubaine Bohemia que les Roumer recevaient. Car nous ne nous contentions pas seulement de latin. L’espagnol ne nous faisait pas peur. C’est lui aussi qui m’avait permis de faire connaissance avec « Le mythe de Sisyphe » de Camus. Il l’avait cité dans un devoir de français et j’avais vite fait de me mettre à la hauteur, moi aussi.
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