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On l’appelle le « putschiste »

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Dans un article paru dans une revue allemande, le « Spiegel » (1), l’analyste politique Christoph Scheuermann explique pourquoi Donald Trump est plus destructeur dans ses dernières semaines de mandat que pendant les quatre années précédentes.

Si l’actuel locataire de la Maison-Blanche était seul dans son délire, ce serait un moindre mal, mais tel n’est pas le cas. Il a son avocat privé Rudy Giuliani (2) qui le soutient avec un engagement hors pair. Depuis des se-maines, cet homme de loi affirme que son client est victime d'une conspi-ration et qu'il s'est fait voler son élection. Lors d'une conférence de presse la semaine dernière, le défenseur de Trump a déclaré qu'il y avait eu une « fraude massive » dans des États clés.

Le commentateur estime que ce qui s’est passé après les élections – le refus quasi-hystérique de Trump d’accepter les résultats et les poursuites pénales inédites engagées contre les élections - n’était « ni une blague ni un échec des relations publiques ». « Il s’agissait, dit-il, d'une tentative du président américain de fomenter un coup d'État dans le but de rester au pouvoir contre la volonté majoritaire du peuple ». Du jamais vu dans l’histoire électorale américaine.

Scheuermann déplore aussi le fait que Trump et son équipe de campagne aient non seulement travaillé au départ pour éloigner de nombreux citoyens des urnes et après le vote, mais encore qu’ils aient intenté des procès dans différents États pour contester les résultats et invalider les votes. Il rappelle par exemple que le président et ses collaborateurs ont même fait pression sur les républicains pour qu'ils forcent une majorité au sein du Collège des Grands Électeurs, l'assemblée qui confirmera l’élection du nouveau président le 14 décembre prochain. En définitive, pour le chroniqueur politique, « Trump veut façonner la réalité selon sa volonté. Il ne peut pas le faire de manière équitable, donc il utilise des moyens injustes ». Ceci étonne à peine le monde tellement on est habitués aux excentricités de ce président hors-normes et méprisant tous les principes.

Ce que Scheuermann trouve toutefois étonnant, c'est le fait que le tollé suscité par ce qu’il appelle une « tentative de coup d'État » est li-mité. « Peut-être, croit-il, que beaucoup d'observateurs se sont simplement lassés du feu constant de la Maison Blanche et des attaques de rage, fati-gués aussi de ce narcissique qui est désavoué, mais qui refuse de s'avouer vaincu ».

Pour beaucoup, le pire ce n'est même pas Trump, qui finalement n’est qu’un individu narcissique et raciste. Isolé, il ne pourrait pas grand-chose. Le drame c’est plutôt qu’il y ait des gens et même beaucoup, qui suivent cette personnalité étrange et atypique. N’est-ce pas monstrueux quand la moitié des républicains pensent que Trump a gagné les élections et qu'il a été victime d'une fraude à grande échelle ? Ce qui a porté Scheuermann à diagnostiquer chez les républicains un trumpisme latent « même si Trump n'a pas inventé le phénomène ». Dans ce mouvement trumpiste, on trouvera un peu de tout : « la haine d’une prétendue élite de gauche qui formerait l’opinion publique dans l’administration, la science, les médias et la culture, une proximité avec les théories du complot, un engagement envers la suprématie blanche et l’isolationnisme mondial ». Bref, il restera, en conséquence, une personnalité incontournable au sein du parti républicain, car il n’a nullement l’intention de se priver de jouer les trouble-fêtes, comme il en a l’habitude. Le monde peut déjà dire : bonjour les dégâts !

74 millions d’électeurs

Si ce n’était que Trump et le parti républicain, ce serait même un moindre mal. Mais il y a les 74 millions d'électeurs qui ont voté pour lui, « un homme si manifestement incapable d’occuper l’une des fonctions les plus puissantes du monde » (citation). Ces votants ne vont pas disparaître du jour au lendemain. On ne sait pas ce qu’ils feront, car certains fans de Trump étaient d’ailleurs à deux doigts de verser dans la violence, n’était-ce la solidité des institutions américaines. Pour Scheuermann il est sûr que Trump et son clan veulent malheureusement continuer « à faire partie du spectacle qui est si lucratif ».

Beaucoup de ses électeurs voient le président sortant comme un « allié » et parfois comme un « modèle », note encore le chroniqueur du «Spiegel ». Le pire c'est que l’homme a su de manière paradoxale gagner un électorat, un phénomène auquel on ne s’attendait pas vu son discours xénophobe et même raciste : les Latinos, les Afro-Américains (malgré ses allusions ra-cistes) et les Américains d'origine asiatique (malgré son discours anti-chinois dans la crise du coronavirus et dans sa « politique économique »). Ce qui a porté Francis Fukuyama (3) à suggérer d’examiner cela de plus près. Il invite même à regarder au-delà du racisme et peut-être qu'il y a quelque chose d’autre à découvrir. Il doit y avoir un truc qu'on ne peut pas voir, car en dehors de ce vulgaire racisme de caniveau qu'il prône. Mais quoi ? On devrait peut-être regarder du côté des théoriciens du complot et de ce besoin (malsain) de pouvoir fort, messianique et réactionnaire s'ex-primant à chaque crise. Ces dernières années, le monde a été « gâté » en graves crises, économique, et maintenant sanitaire sans compter le drame climatique structurel. Il est, selon Fukuyama, urgent que les démocrates fassent une analyse plus claire et provoquent une vraie discussion. À ce su-jet, il leur conseille d'arrêter de se concentrer autant sur la politique identi-taire et de « délivrer ».

Selon Scheuermann, même si les poursuites de Tudy Giuliani sont rejetées par les tribunaux, tout cela montre quand même « à quel point la structure de l'État est fragile ». C’est frappant en effet de voir comment un Trump dépourvu de retenue arrive à tout faire pour rester en fonction, même pro-voquer une crise constitutionnelle. « Sa campagne contre les résultats des élections touche le cœur de la démocratie américaine, elle pèse plus lourd que ses annonces de retrait des soldats américains d'Afghanistan ou de pardon à l'ex-général Michael Flynn, qui a menti au FBI sur ses contacts avec Moscou, fait remarquer Scheuermann. Dans sa bataille finale déli-rante, Trump semble vouloir démolir le pays tout entier ».

Comme beaucoup d’autres analystes, Scheuermann est sûr que Trump ne va pas aller tranquillement à la retraite. Il ne va pas fermer les yeux sur son successeur, comme cela a longtemps été la norme aux États-Unis. « Il est en train de créer un nouveau bureau, celui de co-président, qui maintiendra un écosystème de médias conformes et se créera un centre de pouvoir. Des millions de partisans resteront probablement à ses côtés ». Scénario d'horreur ? En tout cas, certains disent dans un langage peu châtié que cet outsider se prépare à « foutre le bordel » ; et franchement c’est le mot qui conviendrait ici connaissant l’homme qui n'a aucune limite.

Huguette Hérard

N.D.L.R.
(1) « Der Spiegel », 28 novembre 2020.
(2) Quelques jours seulement après l'élection, Trump avait annoncé la venue de son avocat à l'hôtel « Four Seasons » de Philadelphie, un hôtel de luxe. S’étant trompé de lieu à cause de la ressemblance de nom, il s’est rendu devant la porte de l'entreprise horticole « Four Seasons Total Landscaping », dans la banlieue de Philadelphie, entre un crématorium et un magasin de porno. La moitié de la nation s’est moquée de Giuliani.
(3) « Der Spiegel », 12 novembre 2020

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