« J'ai reçu ma première dose de vaccin, vendredi dernier ! », confie Bill Gates
Dans une interview accordée à un quotidien allemand (1), le fondateur de Microsoft et mécène dans le domaine de la santé, Bill Gates, parle des progrès scientifiques, du danger du nationalisme vaccinal et de la prépa-ration à la prochaine pandémie.
Citant l’ancien Premier ministre britannique Winston Churchill, Bill Gates (65 ans) écrit dans la lettre annuelle de sa fondation à propos de la pandé-mie que « ce n’est pas le début de la fin, mais la fin du début ». Interrogé à ce propos, l’entrepreneur américain explique que son commentaire se base sur les taux de mortalité plus élevés que jamais constatés dans de nombreux pays. Il pense que cela pourrait se poursuivre pendant quelques mois encore, « jusqu'à ce qu’une température plus chaude et l’approvisionnement en vaccins fassent baisser ces chiffres ».
Pour éviter une autre grande vague en automne 2021, le patron de Micro-soft pense qu’on doit parvenir à une couverture vaccinale de 70 à 80 %.
Concernant la qualité des vaccins, le pionnier dans le domaine de la micro-informatique a loué le travail scientifique qui les sous-tend. L'invention des vaccins à ARNm avec Biontech et Pfizer de même que Moderna constitue pour lui des « étapes importantes ». Mais il a aussi fait remarquer qu’il existe aussi trois vaccins qui ne sont pas à base d'ARNm et qui sont « nettement moins chers, plus faciles à fabriquer et à diffuser ». À ce titre, AstraZeneca, Johnson & Johnson et Novavax vont jouer un rôle très im-portant dans l'augmentation du nombre de vaccinations étant donné que la grande majorité des préparations médicinales destinées aux pays en déve-loppement sont fournies par ces fabricants. « L'argent que la Fondation Gates a investi dans des gigantesques usines de vaccins en Inde pour ré-server des capacités afin d'aider les pays en développement à s'approvi-sionner, aide également, se félicite-t-il. Un miracle, car si la pandémie avait éclaté il y a cinq ans, le monde n'aurait eu aucun vaccin après cette courte période ».
Sa fondation a consacré plus de 1,7 milliard de dollars au développement de vaccins. Mais l'approvisionnement en vaccins n’atteint pas tout de suite les pays les plus pauvres. Le richissime admet que dans l'histoire de la mé-decine, les pays riches ont toujours été les premiers à en bénéficier. Cette situation injuste serait en train de changer avec l’organisme Gavi (Global Vaccine Alliance) fondé en 2000 par sa Fondation et d'autres partenaires. « Avant, souligne l’inventeur, il fallait plus de dix ans pour qu’un vaccin atteigne un pays en développement ». Aujourd'hui, avec Gavi, l’accès aux vaccins va plus vite, « principalement en raison d’une production à faible coût dans des usines en Inde ».
À propos de la « Coalition pour les innovations en matière de préparation aux épidémies » (Cepi), Bill Gates est convaincu que cet organisme ne pourra pas investir autant d'argent dans le développement de vaccins que les États-Unis par exemple. Mais la Cepi aurait accès à des installations de fabrication en Inde, où il n'y aura pas de frais de licence. La fondation Gates aurait pris le risque de mettre ces usines sur stand-by dans l'espoir que les trois prochains vaccins seront bientôt autorisés. En attendant, plus 1,5 milliard de dollars y sont investis.
« Une couverture vaccinale pour le monde »
Pour ce qui est des rumeurs sur l’existence de contrats, arrangements, commandes et délais non transparents et dont les buts seraient lucratifs, le programmateur états-unien fait valoir que AstraZeneca et John-son&Johnson avaient annoncé qu’ils travailleront sans viser de profits. « Les gens rejetteront un vaccin s'il ne répond pas à des normes réglemen-taires élevées, signale le célèbre sponsor. Lorsque vous recevez un vaccin pour sauver des vies, les contrats ne sont pas la chose la plus importante. Le plus important est de faire parvenir le vaccin aux gens rapidement. »
Bill Gates a ensuite exprimé son souhait de voir les vaccins distribués le plus rapidement possible aux travailleurs de la santé et aux personnes âgées dans le monde entier. Son inquiétude concerne cependant les restrictions à l’exportation pour les pays en développement. Mais à ce sujet, il aurait reçu très tôt l’assurance du gouvernement indien qu'il n'en imposerait aucune.
Quant à l’idée d’imposer une licence obligatoire pour permettre à d'autres fabricants de mettre la main sur la formule du vaccin, elle ne conduira pas, selon Bill Gates, à la production d’un volume plus important de vaccins.
Quand le journaliste lui a fait voir que des nations se battent pour obtenir la main haute sur les vaccins, créant ainsi des dépendances, il a rétorqué que « les pays sont libres de choisir le vaccin qu’ils souhaitent utiliser ». Il n'y aurait pas, selon lui, de dépendance au départ. Certains de ces vaccins sont, d’après lui, soumis à un processus réglementaire strict, d'autres non. Du point de vue de sa fondation, peu importe de quel pays provient le vac-cin, « il s'agit de s'assurer qu'il est sûr et efficace et qu'il permet ainsi de sauver des vies ».
À la question relative à la couverture vaccinale pour le monde entier, Bill Gates croit que le vaccin de Johnson&Johnson sera crucial. Les données y relatives seront publiées dans les prochaines semaines. « Cela dépendra ensuite dans quelle mesure les vaccins protègent également contre les mu-tants. Nous continuons donc à apprendre. Si tout va bien, le nombre de doses de vaccins provenant des grandes usines pourrait être très élevé dans les mois à venir ».
Expliquer les avantages de la vaccination
Comment, après un an de destructuration, lutter contre l'épuisement des pays et continuer à transmettre l'espoir ? Pour Bill Gates, il est terrible de devoir encore demander aux gens de faire des sacrifices, mais en même temps il est « nécessaire de prévenir la hausse exponentielle des infec-tions ». À cet égard, il juge que « les États-Unis ont fait un mauvais tra-vail ».
« La patience des gens est vraiment à bout, reconnaît l’un des hommes les plus riches au monde. Et elle touche à toutes les dimensions de l'inégalité : celui qui vit dans un petit appartement, celui qui n'a pas internet, ou celui dont l'école ne peut pas proposer de cours en ligne, etc. ». Même dans le meilleur des cas, il faudra, d’après lui, presque toute l'année pour remettre la vie sur les rails.
À propos des craintes liées aux vaccins et des théories conspirationnistes relatives à la pandémie, le mettant notamment en cause, l’homme le plus détesté des complotistes confirme que sa fondation connaît depuis long-temps ce problème. « Lorsque nous luttions contre la polio dans des pays comme le Pakistan ou le Nigeria, des rumeurs circulaient selon lesquelles le vaccin n'était pas sûr ou qu'il rendait les femmes stériles », raconte-t-il. Il dit que son équipe a dû s’adresser à des personnes de confiance dans la société, souvent des chefs religieux pour leur demander d'expliquer à leur population les avantages de la vaccination. Il estime que c’est « un grand défi » lorsque les gens cherchent des solutions faciles en se demandant qui serait à l'origine de la pandémie. C'est, d’après lui, « mauvais quand de fausses informations découragent les gens de se faire vacciner ».
En ce qui a trait aux maladies et épidémies, Bill Gates croit que le monde développé devrait en fait pouvoir utiliser des outils numériques comme les sites web ou les codes QR pour indiquer clairement aux gens « où ils peu-vent et où ils ne peuvent pas aller ». Il devrait être « efficace dans la dis-tribution des vaccins et savoir exactement qui va chercher sa deuxième dose, qui ne se fait pas vacciner et quelle communication est nécessaire ». Mais il constate que la partie logistique est plus difficile dans le monde riche qu’il ne le pensait.
« Nous devons en tirer des leçons »
Selon Bill Gates, la Covid fait partie de la nouvelle normalité, comme les tremblements de terre, la survenue des tornades ou le changement clima-tique. « Mais les gouvernements sont là pour protéger leurs citoyens contre ces événements ». Déjà pour cette pandémie, on n’était pas préparés. « Nous devons en tirer les leçons », recommande-t-il. Nous ne serions pas non plus préparés à la prochaine pandémie, tout en espérant toutefois que les choses seront différentes dans deux ans. « Les vaccins, les tests, les médicaments, l'épidémiologie, la surveillance - il y a beaucoup à faire ».
Quelle est la leçon politique à tirer ? Bill Gates dit déplorer que la pandémie semble encourager le nationalisme et l'égoïsme alors qu’il aurait fallu faire comprendre qu'une telle situation ne peut être vaincue qu'ensemble. « Cette pandémie est grave, mais une future pandémie pourrait être dix fois plus grave », prévient Bill Gates. Face à cela, il doit donc, selon lui, n’y avoir qu’une réponse globale. « Le développement de vaccins a nécessité une collaboration transfrontalière entre les scientifiques, les entreprises, les organisations internationales et les gouvernements. Aucun pays n'aurait pu le faire seul, reconnaît-il. Il faut espérer que cela serve de leçon pour les problèmes mondiaux, comme, par exemple, le changement climatique. »
Quant à sa première dose de vaccin, il l’a reçue vendredi dernier. « À 65 ans, je faisais partie du groupe des personnes éligibles, dit-il. Quand mon tour était arrivé, j’en ai tout de suite profité ».
Huguette Hérard
N.D.L.R.
1) « Süddeutsche Zeitung », 27 janvier 2021. Interview de Stefan Kornelius
2) Bill Gates est l'une des personnes les plus riches du monde. Il investit une grande partie de sa fortune dans la Fondation Bill et Melinda Gates, qu'il a créée avec son épouse et qui est aujourd'hui l'un des plus grands acteurs mondiaux dans le domaine de la santé et de la vaccination, en particulier dans les pays pauvres. Avec 1,75 milliard de dollars à ce jour, elle a soutenu le développement et la production d'un vaccin Covid-19 et plaide pour une distribution équitable du vaccin. Ses mises en garde souvent répétées contre les crises sanitaires mondiales et son engagement infatigable dans les campagnes de vaccination - pas seulement contre le coronavirus - ont fait de lui le croque-mitaine des théoriciens du complot dans le monde entier. (« Süddeutsche Zeitung »)
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