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On continuerait de tâter dans le noir

On continuerait de tâter dans le noir

Le virologue Hendrik Streeck est directeur de l’Institut de virologie et de recherche sur le Sida à la faculté de médecine de l’Université de Bonn. Dans une interview au quotidien « Frankfurter Allgemeine Zeitung » (1), le croquemitaine des partisans du lockdown parle des attaques de bas niveau dont il est l’objet, des politiciens qui se cachent derrière la science et du manque de discussion sur la question du Coronavirus dans les importants conseils.

Concernant la position du gouvernement fédéral allemand et des différents Länder (régions) de prolonger le reconfinement jusqu'au 14 février, Streeck (43 ans) pense que toute mesure visant à briser les chaînes d'infection est lo-giquement fondée. « Mais ce qui manque cependant, c'est une cible significa-tive. À quel niveau faut-il réduire les infections, à quelle quantité de nouvelles infections correspond une surcharge du système de santé ?

Il estime que l'objectif précédent de 50 nouvelles infections pour 100 000 ha-bitants a été fixé afin que les autorités sanitaires puissent retracer les chaînes de contact. « Il est donc basé sur ce que les autorités sanitaires peuvent réaliser en moyenne, et non sur des constatations scientifiquement fondées ».

Quand bien même ce chiffre aurait été fixé, il était, pour lui, plutôt symbolique, car la recherche des contacts a échoué en certains endroits tandis que en d’autres lieux, les gouvernements sont parvenus à gérer un nombre nettement plus important d'infections. Aussi le scientifique met-il en garde contre le fait de fonder des décisions politiques d'une telle ampleur sur une valeur qui, au-delà du fait décrit, n'est pas déterminée de manière fiable. Il ajoute que le nombre de nouvelles infections dépend du protocole en matière de tests, des vacances et autres. Donc cela fluctue énormément.

Selon le chercheur, pour l'instant, ce n'est pas une valeur clairement définie qui domine la discussion en la matière, mais des avertissements très médiatisés de la part de certains médecins de soins intensifs.

Streeck convient qu’il n'y a pas pour le moment d'alternative à un confinement, car nous n'avons pas appris depuis l'année dernière le schéma d'infection. « Dans la plupart des cas, nous ne savons pas où les gens sont infectés, que ce soit dans les écoles, les fêtes privées ou les bureaux en espace ouvert. 80 % des infections ne peuvent être expliquées ». Face à cela, les pouvoirs publics doivent recourir à des mesures drastiques, tel le confinement.

C’est la raison pour laquelle il recommande, par exemple, que les autorités sanitaires demandent également aux personnes infectées quels emplois elles exercent ou d’indiquer la configuration de leur espace de travail. Ces données une fois recueillies devraient être centralisées. Si l'analyse de ces données montre que de nombreuses infections se produisent dans les bureaux à aire ouverte, ou qu'un nombre étonnamment important d'enseignants sont infectés, des mesures ciblées pourraient être prises en fonction de cela.

Des études seraient également envisageables, par exemple dans le cadre de visites d'écoles : dans un endroit, les écoles restent ouvertes pendant quatre semaines, dans l'autre, elles sont fermées. On supprime tous les autres facteurs extérieurs et on examine ensuite comment cela a affecté l'évolution des chiffres de l'infection dans chaque cas. Ainsi, explique-t-il, on pourrait dire avec beaucoup plus de précision si les fermetures d'écoles font ou non une différence.

Pas d’unité sur le coronavirus

Selon Streeck, la plus grande erreur que l’Allemagne ait commise dans la pandémie a été de n’avoir pas réussi à réunir autour de la table les scientifiques ayant des opinions différentes. Selon lui, la discussion et bonne et essentielle et d’ailleurs la science en vit. En lieu et place de cette diversité d’opinions, il constate dans le débat public une dichotomie entre « bon et correct », entre « méchant et faux ». On est soit ignoré soit tout de suite diffamé. « Il y a les données et leur interprétation scientifique. Celle-ci peut être diverse. Donc les politiciens doivent se faire une opinion à partir de cela. Le débat scientifique ne doit pas être unilatéral et idéologique ».

Streeck trouve aussi problématique de parler de « la science » dans son en-semble, car il n'existe pas d'avis scientifique unique sur la pandémie, mais des points de vue différents. Même si les scientifiques sont d'accord sur la même base de données, l’interprétation qu’ils en font peut être différente.

Selon l’expert, les décisions prises jusqu’ici sont politiques et non scientifiques. Il appartient également aux responsables politiques de mesurer les dommages toujours plus importants qui seront causés. À cet égard, ils ne devraient pas se cacher derrière la science.

Streeck constate, tout en le déplorant, que les gens aiment sortir les déclara-tions de leur contexte pour discréditer délibérément les scientifiques. « Quand l'avis scientifique ne correspond pas (à ce qu’on croit), on essaie donc de retirer ces scientifiques de la discussion. Cela se produit fréquemment sur les réseaux sociaux et dans les médias, et les politiciens suivent le courant ».

Encore un terrain où Streeck ne fait pas l’unanimité : son opinion sur la pro-tection des personnes âgées et à haut risque. Qu’est-ce qui est plus urgent à l’heure actuelle : protéger les seniors de la Covid-19 ou bien les agents de santé devraient consacrer toute leur énergie à la réduction du nombre d'infections ? « Le défi est que nous ne disposons pas de grande main-d'œuvre, de tests et de financements infinis », signale Streeck. C’est ainsi que ses collègues et lui ont suggéré d’accorder une protection spéciale aux personnes à risque et, en même temps, réduire le nombre d'infections ; ce qui leur a valu des critiques acerbes. D'autres virologues ont déclaré qu’on doit consacrer plus d'énergie à faire baisser le nombre d'infections, afin de protéger également les personnes à risque. « Ces deux approches sont cohérentes. Il n'y a pas de contradiction ici, fait-il remarquer. L'objectif est juste un peu différent. Mais ils veulent tous atteindre la même chose, c'est-à-dire sauver des vies et prévenir les dom-mages ».

Rien qu'à Hambourg, plus de 60 % des morts sont actuellement des pension-naires de maisons de retraite. Un nombre qui peut être réduit, selon le virolo-gue. L'alternative est un lockdown qui ferait baisser les chiffres dans toute la population. Mais il constate que malgré le confinement, les scientifiques savent à peine où l'infection se produit. « Et les données dont nous disposons montrent une tendance inquiétante : nous avons réussi à réduire l'incidence de l'infection chez les jeunes. Mais chez les personnes âgées, le virus est endémique. À mon avis, nous devons donc renforcer leur protection. »

Huguette Hérard

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