Écrire à la rédaction
Radio Pacific 101.5 fm
Actualité

Finie la question de race en Allemagne !

Finie la question de race en Allemagne !

Écouter l'article

Le mot « race » figurant dans la Constitution allemande de 1949 sera banni une fois pour toutes pour obsolescence linguistique programmée. Un « signe de progrès social », selon la classe politique ainsi que pour les militants antiracistes et des droits humains.

Le concept de « race » figurant à l’article 3 de la Constitution, va être barré. À la place, on mettra une interdiction de discrimination « à base raciste ». La ministre sociale-démocrate de la Justice Christine Lambrecht et le ministre de l’Intérieur Horst Sehofer (CSU, social-chrétien) viennent de se mettre d’accord sur cette formulation.

Jusqu’ici, l'article 3 de la Loi fondamentale allemande stipule que « nul ne doit être discriminé ni privilégié en raison de son sexe, de son ascendance, de sa « race », de sa langue, de sa patrie et de son origine, de sa croyance, de ses opinions religieuses ou politiques. Nul ne doit être désavantagé en raison de son handicap » et à l'avenir, cette clause devrait se lire comme suit : « Nul ne doit être défavorisé ou favorisé pour des raisons racistes ».

L'interdiction de la discrimination est née après la chute de la dictature na-zie, après 1945. Après le génocide des Juifs, elle visait précisément à prévenir la « discrimination raciale ». Cependant, la critique est qu'en con-servant cette formulation, la Constitution continue, paradoxalement, à véhiculer l'idée qu'il existe des races humaines. « Il n’existe pas d’arguments biologiques pouvant légitimer l’existence de races », soutient le zoologue allemand Martin Fischer, directeur de l'Institut de zoologie et de recherche sur l'évolution de l'université d'Iéna (Allemagne de l’Est). L'idée de différentes races humaines, dont certaines sont placées en dessus des autres, est une « construction purement mentale », a-t-il déclaré à « ZDF-Heute » en juin dernier. « Dans le génome humain, qui compte 3,2 milliards de paires de bases, il n'y a pas une seule différence qui dis-tingue les Africains des non-Africains, par exemple », a indiqué le scientifique. D'un point de vue génétique, les Européens sont plus étroitement liés aux populations d'Afrique de l'Est que ces dernières ne le sont aux autres Africains, a-t-il précisé.

Mercredi, le gouvernement va adopter un projet de loi relatif au changement de terme. Pour Seehofer, ce nouvel énoncé (« raisons racistes ») est le meilleur, le terme « raciste » s’étant entre-temps « déracialisé », comme l’explique l’anthropologue haïtien, Dr. Obrillant Damus. Le consensus au-quel sont parvenus les responsables politiques à ce sujet montrerait que le gouvernement est suffisamment « opérationnel » pour mener une lutte ef-ficace contre le racisme et l’antisémitisme.

La coalition (1) au pouvoir en Allemagne avait décidé en automne dernier de remplacer dans la charte fondamentale la notion de « race » parce qu’elle est inappropriée aujourd’hui. Elle avait proposé en février la reformulation de l’article 3 mais celle-ci s’était heurtée dans un premier temps au refus de l’Union (CDU-CSU). Car pour un amendement constitutionnel, une majorité de deux tiers est nécessaire au Bundestag (parlement fédéral) et au Bundesrat (parlement des régions). On ne sait pas encore si on parviendra à cette constellation.

En tout cas, les responsables des Affaires intérieures et des juridiques de la CDU et du CSU s’étaient mis d’accord pour ajouter à l’article 3 que « Nul ne devrait être discriminé pour le fait d’appartenir à une soi-disant race » (ou « une race supposée »). Même les Verts ont critiqué la version révisée proposée par Lambrecht. Ce libellé pourrait être ainsi interprété comme si, à l’avenir, seulement une discrimination intentionnelle sera interdite, selon Katja Keul, responsable des Affaires juridiques. Il existerait en pareil cas le danger que le domaine de protection juridique de la Constitution se rétrécisse, soutient-on.

« Un grand pas en avant »

Pour la vice-présidente du parti social-démocrate de Schleswig-Holstein, Serpil Midyatli (45 ans), l’élimination du mot race de la Constitution est « un signe du progrès social ».


Dans un article paru dans la revue « Vorwaerts.de », cette Alle-mande issue de l’immigration estime que l’article 3 adopté dans le contexte de 1949, pour protéger les personnes du racisme, était déjà « un grand pas en avant ». Mais cette fille d’immigrés turcs a constaté que cette Loi fondamentale née après la Deuxième Guerre mondiale n'a pas empêché le racisme quotidien.

Cependant s’il y a une époque marquée par un « racisme extrême », c’est la période coloniale. Et dans l'Allemagne nationale-socialiste, il aurait aussi « trouvé sa pire expression ». Elle pense que le fait que ce soit précisément de l'Allemagne que vient cet engagement clair, en faveur des droits de l'homme et contre le racisme, constitue un « signe important ».


Comme d’autres femmes et hommes politiques ou militant.e.s antiracistes, la députée estime que le racisme institutionnel et sur-tout la discrimination au quotidien ne peuvent être interdits seu-lement par des lois. Cela nécessite aussi des processus de change-ment social qui, selon elle, « peuvent parfois prendre des décen-nies ».

Mais cela ne doit décourager personne « parce que le changement est là ». La politicienne ajoute que ses deux fils ont vécu à l’école des expériences très différentes de celles que d’autres ont pu vivre il y a 20 ans. « S'ils font eux aussi l'expérience du racisme, ils font aussi l'expérience d'une grande solidarité. Et ils ont de nouvelles opportunités, plus grandes que celles de ma génération ».


C'est surtout en 2020 que les choses ont commencé à bouger, souligne-t-elle. « De plus en plus de personnes ont fait face à leurs propres préjugés - leurs schémas de pensée et de comportement racistes. » Donc le débat sur la suppression de la notion de race dans la Loi fondamentale est, pour elle, « révélatrice de cette évolution en cours ».

Midyatli estime aussi que le mot « race » divise les gens en caté-gories. En outre, l'invention et l'établissement de ce terme avaient été de pair avec la persécution, l'asservissement et le meurtre de millions de personnes. « Aujourd'hui, cette prise de conscience se transforme en une conséquence politique : le mot race est supprimé de notre Loi fondamentale et remplacé par une formulation différente qui continue à garantir une protection juridique fondamentale contre le ra-cisme. Cela arrive maintenant et cela me rend heureuse. Parce que cela montre que les choses évoluent. Notre société est en mouvement ».


Cette décision hautement symbolique qui reçoit l’aval de tous les sec-teurs politiques (à part l’extrême-droite) a été introduite par les écologistes en novembre dernier et a ensuite reçu l’approbation de la ministre de la Justice. Le terme aujourd’hui honni est d’autant plus à bannir à tout jamais qu’il suppose l’existence de races distinctes alors que les scientifiques de tous bords sont de plus en plus unis pour affirmer qu’il n’y a qu’une : l’humaine, tout en y apportant à l’appui des preuves biologiques, géné-tiques et archéologiques.

Huguette Hérard

N.D.L.R.
(1) La grande coalition est composée des deux principales forces politiques de l’Allemagne, le parti social-démocrate (SPD) et le groupe commun de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) et l’Union chrétienne-sociale en Bavière (CSU).

0 commentaire

Les échanges courtois et argumentés font la qualité du débat.

Connectez-vous pour commenter. Un compte garantit que votre nom n'est utilisé que par vous.

Se connecter Créer un compte

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez la première personne à réagir.

À lire également

Toute la rubrique Actualité

Alertes du National

Recevez une notification sur votre téléphone ou votre ordinateur dès qu'un article paraît dans les rubriques de votre choix. Gratuit, sans inscription.

Rubriques à suivre