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« La défense de l’environnement est une question éthique », selon l’écologiste nord-américain Mi-chael E. Mann

« La défense de l’environnement est une question éthique », selon l’écologiste nord-américain Mi-chael E. Mann

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Depuis des décennies, le paléoclimatologue nord-américain Mi-chael E. Mann (1) alerte sur le changement climatique et s’attache à reconstituer l’évolution historique des événements re-latifs à ce dérèglement. À l’occasion de la sortie de son livre « Propaganda Battle for the Climate », il a accordé un entretien à l’hebdomadaire allemand « Der Spiegel » (2) où il dénonce, entre autres, les stratégies anti-écologiques des compagnies pétrolières empêchant la prise de décisions – notamment politiques – en fa-veur des énergies renouvelables.

Michael Mann est, avec ses collègues, à l’origine du célèbre graphique en crosse de hockey montrant une accumulation d’années chaudes vers la fin du XXe siècle. Vingt ans plus tard, le scientifique déplore le fait que, malgré ces preuves, les États n’aient pas fait grand-chose en faveur de la protection du climat. Pourtant, les conséquences du ré-chauffement climatique sont évidentes : sécheresses, incen-dies de forêt, inondations, etc.

À quoi faut-il s’attendre maintenant ? Dans l’interview ac-cordée à la revue allemande, Mann indique qu’il a une bonne et une mauvaise nouvelle. La mauvaise : nombre de modèles produits par les chercheurs ont sous-estimé la vitesse à laquelle les systèmes environnementaux réagissent à la crise climatique ainsi que la fréquence des températures extrêmes. « Un exemple actuel est, cite-t-il, l'affaiblissement du Gulf Stream dans l'Atlantique, qui a également été observé par mes collègues de l'Institut de recherche sur l'impact du climat de Potsdam ». Selon le scientifique, cela pourrait modifier considérablement la météo pour une très longue période.


La bonne nouvelle est que les scientifiques peuvent mainte-nant calculer le cycle du carbone dans l'océan et dans l'at-mosphère « de manière extrêmement précise ». En raison de cet avancement, il est encore tout à fait possible d'arrêter le changement climatique, indique le chercheur. À cette fin, il suffit de cesser d'utiliser les combustibles fossiles et l’émission de CO² d'origine humaine dans l'atmosphère. Les températures pourraient se stabiliser en quelques années alors qu’autrefois, on pensait que cela prendrait des décen-nies.

Il existerait un lien évident entre les phénomènes météoro-logiques extrêmes et le changement climatique. À cet effet, Mann fait savoir que si, dans le passé, les scientifiques manquaient d'analyses plus précises pour déterminer l'inte-raction entre le climat et le temps, aujourd’hui, ce n’est plus le cas. « Aujourd'hui, signale-t-il, nous pouvons même déterminer avec un certain degré de certitude que le chan-gement climatique a joué un rôle majeur dans les incendies de forêt en Sibérie l'année dernière ou les inondations et les sécheresses en Europe centrale. »


Abordant la question des fameux « points de bascule-ment », le climatologue explique que ceux-ci entraînent, quand ils se produisent, des réactions en chaîne dans le sys-tème terrestre, alimentant davantage le bouleversement climatique. Il prend en exemple le possible dégel des sols du pergélisol, qui pourrait libérer une telle quantité de méthane que le réchauffement de la planète ne peut que s'accélérer inexorablement, devenant dès lors incontrôlable. Comme l’indique le rapport du Groupe d'experts intergou-vernemental sur l’évolution du climat (GIEC), on peut s’attendre à franchir ces points de non-retour plus tôt que nous le pensions.

La version soft du déni climatique

Parlant de la « guerre climatique » entre les écologistes et les négationnistes, Mann observe que celle-ci a bien évolué. Avant, elle portait sur la soi-disant absence de preuve scientifique de la crise du climat. Les opposants à la pro-tection du climat (Mann les appelle les "inactifs" dans son livre) ne peuvent plus prétendre qu'il n'y a pas de réchauf-fement climatique puisque les signes sont évidents. La stra-tégie des climato-sceptiques n’est plus de nier les faits, mais « d’empêcher toute solution ». « Les profiteurs autour des entreprises du charbon, du pétrole et du gaz font beaucoup pour ralentir l'action et affaiblir les lois de protection du climat, déplore Mann. Ils veulent que nous restions dépendants des combustibles fossiles aussi longtemps que possible, une sorte de version "douce" du déni climatique ».

Le militant de l’environnement estime que l'idée de transfé-rer la responsabilité de la politique et de l'industrie vers l'individu serait « très populaire ». La devise est que « cha-cun contribue à la solution du problème climatique et de nombreux petits pas pourraient suffire ». Il attire l’attention sur le fait que la compagnie pétrolière et gazière britannique BP a été l'une des premières à adopter la stratégie consistant à faire payer les consommateurs pour le changement climatique en popularisant l'idée de l'empreinte carbone individuelle. Pour le chercheur, ce sont des « tactiques de diversion », car, rappelle-t-il, « une centaine d'entreprises de combustibles fossiles sont responsables de 70 % des émissions de CO² d'origine humaine ».

En ce qui concerne les solutions climatiques à grande échelle envisagées par Bill Gates, il les juge « très problématiques ». Le cofondateur de Microsoft s’appuie, selon lui, sur des technologies telles que l'énergie nucléaire, qui comporterait beaucoup plus de risques. Il en serait de même des investissements de Bill Gates dans des expérimentations visant à atténuer la lumière du soleil sur la Terre afin de ralentir le réchauffement de la planète. À en croire le chercheur, cette technologie « interagit directement avec le climat mondial ». Ce qui serait tout aussi risqué. « Par exemple, explique encore Mann, dans ces expériences, des particules de sulfate sont dispersées dans la stratosphère pour atténuer l'intensité du soleil. Si cela se passe mal, nous pourrions avoir d'autres problèmes que le changement climatique. »

« Objectivement plein d’espoir »

Malgré le manque flagrant de solutions appropriées, Mann est optimiste. Dans son livre, il se décrit même comme « objectivement plein d’espoir ». Il dit puiser cet optimisme dans le mouvement climatique des jeunes qui au-raient « porté le débat à un autre niveau ». « Il ne s'agit plus seulement de science, d'économie et de politique, mais aussi d'éthique, pense-t-il. Nous avons la responsabilité de laisser un environnement vivable aux générations futures ».

De plus, Mann mise sur le nouveau président américain, Joe Biden. Pour lui, sa présence à la Maison Blanche « signifie un virage à 180 degrés dans la politique climatique ». On est passé « du négationniste Donald Trump, qui courtisait les combustibles fossiles, à Joe Biden, qui prend vraiment au sérieux la transition énergétique ». Le numéro un américain aurait le programme climatique le plus ambitieux à ce jour. Les Américains pourraient peut-être motiver d’autres pays, espère-t-il.

Si le niveau de vie des Américains dépend des combustibles fossiles, renoncer à des industries aussi importantes que le fracking par exemple ne sera pas facile, admet l’expert. Mais il fait remarquer qu’il existe des moyens plus intelligents que les interdictions habituelles. « Si le CO² a un prix réel et que les énergies renouvelables sont encouragées en même temps, nous n'aurons pas besoin d'interdire les forages pétroliers et gaziers : ils disparaîtront d’eux-mêmes, prévoit-il. Nous le constatons déjà avec le charbon, que nous n'avons pas non plus interdit et pourtant cette matière première devient de moins en moins rentable, les banques et les investisseurs se retirent ».

Évoquant les nouveaux objectifs climatiques (45 % de réduction préconisée par l’ONU), Mann exprime son inquiétude de ce que les deux plus grands émetteurs (3), les États-Unis et la Chine, n'aient pas encore soumis leurs plans climatiques à l'ONU. On doit encore attendre l’évaluation finale des mesures. « En fin de compte, conclut-il, l'important est de savoir si les mesures promises sont compatibles avec l'objectif de 1,5 degré fixé par l'accord mondial sur le climat. Cela nécessitera un effort énorme de la part de tous les pays. Et je crois bien qu’il est encore possible de s'améliorer. »

Concernant le prochain sommet de l'ONU sur le climat, qui se tiendra à Glasgow en novembre prochain, Mann juge les présages bien meilleurs que lors des sommets de ces der-nières années. Notamment à cause du retour des États-Unis et de la promesse de la Chine de ne plus émettre aucun gaz à effet de serre net d'ici à 2060. De plus, la nouvelle politique américaine mettrait la pression sur des pays tradition-nellement favorables aux combustibles fossiles comme l'Arabie saoudite et la Russie.

À ceux qui ont des doutes, Mann rappelle qu’il nous reste encore un budget CO2. « Nous pouvons même l'augmenter quelque peu grâce à la reforestation ou au stockage souterrain du dioxyde de carbone. » Il existerait donc une marge de ma-nœuvre. La seule qui, selon lui, on doit toujours garder à l'esprit est ceci : « plus nous nous aventurons dans ce monde plus chaud, plus il devient dangereux ».

Huguette Hérard


N.D.L.R.

(1) Michael Mann est directeur du Centre des sciences de la Terre de l'université d'État de Pennsylvanie et mène des re-cherches sur le changement climatique depuis plus de 20 ans.

(2) Interview parue dans « Der Spiegel » le 20 mars 2021 et réalisée par Susanne Götze.

(3) Pourcentage des pays qui veulent devenir neutres au plus tard en 2050 en ce qui concerne la production mondiale de gaz à effet de serre : Chine (25%), États-Unis (12%), Grande-Bretagne (8%). Les autres États représentent 18 % et les pays sans but (37%). (Source : Climat Action Tracker)

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