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Petit débat germano-allemand sur Haïti

Petit débat germano-allemand sur Haïti

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Le conflit a commencé par un article de la chercheuse en littéra-ture et anthropologue Johanna Nuber paru récemment dans un quotidien allemand (1) estimant que le regard occidental occulte les valeurs intrinsèques des Haïtiens. Ce contre quoi l’écrivain allemand d’origine haïtienne, Hans-Christoph Buch, s’insurge en pointant le cal-vaire, notamment sécuritaire, que subit le peuple haïtien au quotidien et en mettant en garde contre une forme de « racisme inversé ».

« Haïti : Le pays en soi n'est pas si étrange que cela ! », c’est le titre de l’article de Johanna Nuber paru le 30 mars dernier dans le journal Die Zeit. Malgré les catastrophes, les Haïtiens auraient une « vie tout à fait normale », écrit entre autres Johanna Nuber. Fraîchement émoulue de l’université, cette jeune femme a vécu trois mois en Haïti dans le cadre de recherches sur la littérature haïtienne et caribéenne. Et pour donner du po-ids à ses propos, la chercheuse cite l'historien haïtien Michel-Rolf Trouillot qui soutient que la plupart de ses compatriotes mènent une vie tout à fait « ordinaire », mangent des aliments « poussant sous leurs latitudes » et meurent aussi de « mort normale » principalement due aux accidents, aux maladies et bien sûr aux crimes violents. Donc toujours parler de crise permanente et d’état d’urgence serait un « récit » plutôt « simpliste », « qui ne laisserait aucune place à un quotidien qui peut se trouver même dans les situations extrêmes ». Elle ajoute que « selon Trouillot et bien d'autres », ce récit sur Haïti aurait avant tout une fonction, celle de « refuser à la population le droit à la normalité et cimenter ainsi les relations de pouvoir et de supériorité existantes ».

Nuber critique le fait de ne pas montrer au public occidental qu’il y a, non seulement une vie quotidienne « normale » en Haïti – l’image des enfants allant à l’école en est une –, mais aussi une scène culturelle dynamique, aussi bien dans le pays même qu’en diaspora. Cette Haïti disparaîtrait « derrière les scénarios d'horreur, les images de pauvreté nue et derrière le “taux d'analphabétisme le plus élevé du monde” » et d’innombrables au-tres superlatifs négatifs attachés au pays.

Pour Nuber, cette « vision occidentale » a une histoire. Elle remonterait à 200 ans en arrière. Contrairement à d'autres régions du Sud, « la mémoire du rôle historique mondial d'Haïti n'a pas seulement été négligée, mais ef-facée de manière agressive ». Raison ? « Haïti a dû être muselée après que la première contre-attaque contre le système esclavagiste et une suprématie blanche répandue dans le monde entier par le colonialisme y a réussi à la fin du XVIIe siècle ». De fil en aiguille, la chercheuse évoque la dette de l’Indépendance (150 millions de francs or, l'équivalent de plus de 20 mil-liards de dollars) que le jeune État a dû payer, histoire de montrer l’acharnement contre ce pays qui en paierait encore aujourd’hui le prix. « La double libération des Haïtiens de l'esclavage et du colonialisme a été systématiquement sanctionnée par l'Occident », affirme Nuber. « La poli-tique internationale d’aide incapacitante, qui mise sur des initiatives ca-ritatives sélectives et des missions de casques bleus au lieu d'une aide structurelle et de la promotion de l'engagement de la société civile, poursuit cette punition jusqu'à maintenant. »

L’anthropologue parle des « fantômes du passé » et du « spectre de la pensée de supériorité raciste coloniale ». Haïti ne serait pas encore libre ; en tout cas, libre, mais « sous réserve », puisque pour sa reconnaissance en tant qu'État autonome par la France, Haïti « s'est empêtrée dans une toile de dépendances géopolitiques qui peut être resserrée à tout moment par des interventions plus ou moins subtiles de l'ancienne puissance coloniale et des États-Unis ». Pourquoi ? Parce que « Le nord global a, selon elle, intérêt à avoir des gouvernements fantoches dans le “pays le plus pauvre de l'hémisphère occidental”, les églises catholiques et évangéliques, de plus en plus puissantes, sèment la discorde et paralysent les processus de prise de conscience démocratique, et l'inefficacité grotesque de l'aide hu-manitaire ajoute la touche finale à un climat socio-politique empoisonné. »

De surcroît, l’Occident « raciste » et « colonialiste » aurait une vision péjorative d’Haïti, et stigmatiserait ce pays en le présentant comme à la fois « inquiétant » et « étrange ». « Vaudou, zombies et carnavals plongent la “première République noire du monde” dans une atmosphère mystérieuse de folie déchaînée. » Et même l'extraordinaire résilience des Haïtiens souvent invoquée ferait également « partie d'une puissante pratique de représentation que la recherche appelle “l’exceptionnalisme haïtien” ». Bref, « La plupart de ce qui est dit et écrit sur Haïti, des carnets de voyage aux critiques de livres en passant par les études universitaires, est imprégné de la même obsession de présenter le pays comme un cas unique, ex-trêmement spécial ».

« Blanchir Haïti est carrément cynique »

Bref, le pays n’aurait rien à se reprocher, car il ne serait seulement qu’une victime de l’Occident. Une lecture unilatérale que ne partage pas l’écrivain Hans Christoph Buch (77 ans). L’auteur du Mariage de Port-au-Prince et Baron Samedi ou la vie après la mort (2) ne croit pas que l'image médiati-que d'Haïti soit simplement le produit d'une perspective coloniale occiden-tale-centriste. Sûr de sa connaissance du pays de par ses origines, il n’y va pas de main morte « Il faut une bonne dose d'audace, de déni des faits ou de distorsion de la réalité pour affirmer qu'Haïti est un pays comme les autres, malmené par des journalistes aux préjugés négatifs – comme l'a dit Johanna Nuber dans Die Zeit le 30 mars », commence Buch qui, à la différence de Nuber, a longtemps vécu en Haïti. « Haïti est ma deuxième patrie, mes grands-parents y ont vécu et y sont morts », rappelle-t-il pour bien montrer qu’il n’est pas un inconnu et qu’il sait de quoi il parle.

Pour l’écrivain, Nuber occulterait la réalité. « Certes il y a une vie quoti-dienne normale avec des enfants rieurs en uniforme d'école qui peuplent les rues le matin. Le texte de Nuber ne mentionne pas que les étudiants risquent d'être enlevés et assassinés si leurs parents, pour la plupart des mères célibataires, ne versent pas la rançon demandée. » Elle ne parlerait pas du projet du président dominicain, Luis Abinader, de construire un mur sur le modèle de Trump pour empêcher les Haïtiens de traverser la frontière. Elle tairait aussi la crise politique actuelle (non-reconnaissance du président par la société civile et l’opposition, gouvernance par décrets, appel à l’OEA pour une intervention, etc.). Ou encore le fait que la Russie ait annoncé au Conseil de sécurité de l’ONU qu’elle serait « prête à aider » Haïti sans vraiment énoncer comment. Une façon de dire qu’il n’y a pas que la main de l’Occident derrière les malheurs de cette partie de l’île.

« Tout visiteur du pays connaît le contraste étouffant entre la beauté et la dignité du peuple, le talent d'improvisation des Haïtiens et la créativité avec laquelle ils font face aux désastres politiques et aux catastrophes na-turelles dans un quotidien à peine vivable », détaille l’écrivain. Cependant, si les journalistes parlent des malheurs d’Haïti qui s’accumulent (tremble-ments de terre, ouragans, sida et au choléra apporté par les soldats des Casques bleus, gouvernements corrompus, normes minimales d'écologie, etc.), « le messager n'est pas responsable du message ». Pour Hans Chris-toph Buch, blanchir Haïti de cette manière lui paraît « carrément cynique ».

Le romancier reconnaît que derrière la pauvreté matérielle, Haïti jouit d’une richesse culturelle immense que ce soit la danse, la musique, la peinture ou la littérature, comme l’a souligné Johanna Nuber dans sa plaidoirie anti-occidentale. Mais, ajoute Buch, « il est facile d'accuser d'eurocentrisme l'Institut culturel français, une institution qui fonctionne dans les conditions les plus difficiles et qui promeut non seulement la francophonie, mais aussi la langue créole. Même Fokal, une plateforme culturelle vantée par l'auteure, n'est pas “natif-natal”, comme on dit en Haïti, mais est fi-nancée par la Fondation Soros ».

Buch reproche aussi à Nuber de passer sous silence le fait que les Haïtiens de Miami ou de Montréal, dont les transferts de fonds permettent à leurs familles de survivre, « ne retournent plus dans leur pays comme avant, car il est trop dangereux d'y rester ». Le romancier ne se prive pas de pointer la responsabilité haïtienne dans la crise. « Il n'y a pas que les boat people d'Haïti qui sont recueillis par les garde-côtes nord-américains, internés à Guantanamo et renvoyés après le rejet de leur demande d'asile ; ils veulent tous quitter le pays le plus vite possible et peu importe la destination : Ba-hamas, Brésil ou Chili ». Pour Buch, clouer au pilori uniquement l’Occident, c’est nier la responsabilité haïtienne et même pratiquer un ra-cisme à l’envers. « Dans ces conditions, conclut-il, parler de “misère sup-posée” dont on rendrait responsable le “regard occidental”, témoigne d'un délire idéologique ou, pire, d'un racisme inversé qui rend les méchants hommes blancs responsables de tous les maux du monde ».

Huguette Hérard

Notes
1) Die Zeit, 30 mars 2021. Johanna Nuber a étudié la littérature et l'anthropologie à Berlin et São Paulo et se spécialise depuis trois ans dans la littérature des Caraïbes. Elle prépare un doctorat sur la poétique du corps dans la littérature haïtienne et a passé trois mois à Port-au-Prince au printemps 2019.

2) Hans-Christoph Buch littérateur, essayiste, publiciste, romancier et narrateur est l’auteur de plusieurs ouvrages.

3) Frankfurter Allgemeine Zeitung, 12 avril 2021.

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