L’au-delà d’une crise aux multiples facettes
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« Décryptage » est le titre d’une conférence virtuelle organisée le samedi 17 avril, sous l’égide de Incas Productions Inc, de notre consœur Nancy Roc, et ses partenaires la Fondation Zile et le Centre international de documentation et d’information haïtienne, caribéenne et afro-canadienne (CIDIHCA). Le but : voir clair dans cette opacité aveuglante de la crise haïtienne.
Pour Nancy Roc, la finalité de cette rencontre et d’autres à venir dans les prochaines semaines est de « contribuer au rassemblement structurant des forces vives de la société civile, tant en Haïti que dans la diaspora, afin de proposer et de promouvoir des voies et moyens pouvant conduire à des améliorations durables de la situation du pays dans l’après Jovenel Moïse et la prochaine décennie ».
Il s’agit donc de démêler l’écheveau d’une crise aux multiples dimensions qui affecte la société haïtienne et dont la compréhension scientifique et multi-disciplinaire est nécessaire pour envisager des pistes de solution. Un panel composé du politologue Robert Fatton, de la sociologue Michèle Oriol, de l’historien Frantz Voltaire, du conférencier en anthropologie Patrick Sylvain, de l’avocate Rosy Auguste Dorcéna et de l’économiste Emmanuela Douyon, a pendant plus de deux heures sondé les causes historiques, politiques et anthropologiques d’une situation de dégradation générale qui s’est complexifiée au fil du temps.
Frantz Voltaire a montré les racines historiques du mal haïtien en rappelant les nombreux chocs politiques et culturels qui ont fracturé une formation sociale haïtienne en panne de devenir. « Haïti n’est pas une île », affirme-t-il sur le ton de la provocation sémantique. En fait, il a largement exposé les échecs répétés d’un projet national perpétuellement troublé par notre exposition quasi obscène aux ingérences multiples. Comme quoi notre nation serait la « fille » non désirée des premières formes de mondialisation.
Les diverses interventions étrangères, la démission et/ou la rapacité de ceux qui ont voulu souvent conduire la barque nationale nous ont précipités dans les abysses de la déchéance. La dette de l’Indépendance et autres formes multiples d’exclusion - cordon sanitaire et plus tard embargo - ont participé à la ruine de l’économie. Au XIXe siècle, l’État s’installe contre la nation et le temps de baïonnettes dans un décor lugubre de violences achève de détruire le peu d’efforts réalisés sous certains gouvernements. Notre pays deviendra avec l’internationalisation de sa main-d’œuvre un pré-modèle des projets d’assistance humanitaire.
Pour le politologue Robert Fatton, il faut comprendre la déchéance haïtienne dans la vétusté de son système politique. La non-institutionnalisation de la vie politique a ouvert une voie royale aux corrupteurs et autres brasseurs d’affaires. Ces confrontations hégémoniques entre clans chevillés à leurs propres intérêts ont donné naissance à ce qu’il a appelé la « démocratie du ventre ». Les problèmes cuisants de la société haïtienne ne semblent pas troubler le sommeil de certaines élites politiques et/ou économiques qui se contentent de leur rôle de gardiens d’un ordre international inégalitaire.
La crise haïtienne, selon Fatton, est systémique, et l’une de ses marques de fabrique est la fraude électorale. Elle est à l’origine de nos polémiques sans grandeur, nos détestations dévastatrices, les actions sanglantes de répression et toutes sortes d’interventions étrangères. Le choix délibéré de la communauté internationale de privilégier, par peur de la corruption, les organisations non gouvernementales au détriment du renforcement de l’État, participe d’un aveuglement idéologique en faveur du marché libre et surtout déréglé.
Pour le politologue, tout n’est pas perdu : il existe dans cette société des organisations de jeunes qui s’indignent, un peuple revendicatif dont il faut canaliser et organiser les aspirations dans le cadre d’un projet commun de pays.
La sociologue Michèle Oriol a abordé les mutations mortifères de la société haïtienne, tout en mettant l’accent sur un processus d’ensauvagement, lié à la banalisation du crime. Pourtant, selon elle, cette violence indiscriminée est apparue depuis quelques années : du supplice du collier à aujourd’hui l’instrumentalisation des gangs par des mandarins riches et puissants, des moments d’un même mouvement, celui de notre descente aux enfers. Un État vidé de toute substance fait sembler d’exister, tandis que dans nos périphéries précaires, des criminels endurcis jouent aux Robins des Bois.
Il faut, selon elle, que les élites se cherchent une nouvelle vocation. Car, se demande-t-elle, « qu’est-ce qu’être un intellectuel aujourd’hui ? Que représente-t-il dans la société ? Que vaut sa signature au bas d’une pétition ? ». Au milieu de tout ce bruit et toute cette fureur ponctuée par le cliquetis des armes, elles doivent se chercher une nouvelle vocation.
On ne s’en sortira pas sans le remembrement de notre Université et la mise en place de nouveaux paradigmes politiques.
L’anthropologue Patrick Sylvain a stigmatisé le processus de « demounisation » de l’être haïtien, néantisé par une histoire traumatique dans laquelle son humanité n’a jamais vraiment été reconnue. Toute une situation accablante qui est un avatar des monstruosités politiques et sociales qui ont fait que des millions d’Haïtiens ont longtemps vécu sans pièces d’identité.
Le passé colonial, certaines formes aliénantes d’évangélisation, la guerre permanente contre la culture populaire et sa marginalisation plus ou moins tolérée nous ont conduits à une impasse humanitaire. Cette tendance fatale à évacuer l’humain nous transforme en « chimères » ou en agents de violence nihiliste.
Rosy Dorcénat, femme de loi, a peint un tableau clinique de la situation désastreuse des droits humains : vols, viols, kidnappings, violences absurdes rythment dangereusement le quotidien haïtien et l’impact sur les générations futures est beaucoup à craindre. Elle a dénoncé les silences étatiques sur les massacres qui bouleversent la conscience nationale et le règne létal de l’impunité. Elle a en outre, appelé à la solidarité de tous ici et ailleurs pour nous sortir de cette conjoncture boueuse.
L’économiste Emmanuela Douyon a exposé les ratés de la reconstruction depuis 2010 : les promesses mirobolantes non tenues, les dépenses incongrues. Elle a aussi déploré la marche à l’aveugle d’une économie non balisée par les données et les méthodes de planification. La jeune experte n’a pas caché ses doutes sur la direction que nous voulons donner au pays dans une économie qui sombre dans la dépression et la décrue accélérée.
Des centaines de participants ont répondu présents à cette grande première organisée à l’occasion de la semaine de la diaspora. Ces interventions ont permis de jeter un rai de lumière dans l’opacité d’une « crise » pluridimensionnelle et qui maintient notre pays dans d’interminables soubresauts.
Roody Edmé
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