Monesty Junior Fanfil : « J’aurai toujours du respect et de la compassion pour Mme Joseph ! »
En mars dernier, une employée de l’ambassade d’Haïti au Chili a accusé Dr. Monesty Junior Fanfil, le chef de mission, « d’abus d’autorité ». Les propos de cette femme avaient fait le tour des réseaux sociaux, provoquant le rappel de l’ambassadeur. Pour la première fois, celui-ci donne sa version des faits, lors d’une rencontre à Paris où il visitait sa famille avant de regagner Port-au-Prince.
Le National : Dr. Fanfil, Mme Mickel-Ange Joseph a déclaré avoir effectué le travail de trois personnes. Elle aurait aussi fait le ménage à votre domicile sans être payée. Elle prétend aussi qu’elle a eu des rapports sexuels tarifés avec vous pendant deux ans. Que répondez-vous à cela ?
Monesty Junior Fanfil : Mme Joseph a dit pire : elle a raconté avoir subi plusieurs interruptions volontaires de grossesse. Ahurissant ! Comme ce genre d’interventions sont très encadrées au Chili, elle va devoir produire les pièces attestant ses dires, désigner les cliniques où elle a été accueillie et les médecins qui ont pratiqué ces IVG. Je rejette en bloc ce qu’a raconté cette femme sur les réseaux sociaux. Ses propos diffamants n’ont pas une once de vérité.
D’ailleurs, à aucun moment, elle n’avait informé l’Ambassade qu’elle portait un bébé. Mais dès qu’elle a présenté son attestation de grossesse, nous l’avons réintégrée, aux termes de la loi chilienne qui interdit de révoquer une employée enceinte. Quant à l’idée selon laquelle l’enfant serait de moi, la technologie est heureusement désormais assez avancée pour déterminer une paternité. J’attends le résultat du test.
L. N. : Pourquoi, d’après vous, aurait-elle alors inventé de telles histoires ?
M. J. F. : Je suppose que c’est pour des raisons d’argent. Le droit du travail chilien décourage fortement les employeurs de se séparer d’une employée qui attend un enfant. Si on veut révoquer une employée enceinte, on doit lui verser de 18 à 36 mois de salaires. Dire qu’elle est une future mère, c’est aussi une stratégie pour obtenir de l’argent.
La deuxième raison est qu’elle a voulu se venger. Je l’ai révoquée parce qu’elle exécutait mal les tâches pour lesquelles elle était payée. Je précise que je ne l’ai pas licenciée arbitrairement, mais après plusieurs avertissements. Nous avions signé un contrat selon le droit chilien, qu’elle n’a pas respecté.
Tout a commencé au moment où j’ai appris que cette employée vendait de la nourriture, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la mission, sans autorisation. Pour une telle conduite, l’ambassade lui a remis à deux reprises une lettre de blâme.
Par la suite, j’ai constaté ses absences répétées et non justifiées, parfois des arrêts de maladie prolongés, et aussi la non-exécution de ses tâches.
En repassant les enregistrements des caméras de surveillance de l'Ambassade, j’ai aussi découvert qu’elle faisait entrer des personnes au sein de la représentation sans les soumettre aux contrôles de sécurité; agissements extrêmement répréhensibles qui auraient pu mettre en danger la vie des fonctionnaires et des usagers. Comme pour tout siège d’ambassade ou de consulat et autres lieux sensibles, un contrôle strict de tous les visiteurs est impératif (des gens mal intentionnés ont déjà tenté de pénétrer avec des armes à feu et des armes blanches et des diplomates de l’ambassade d’Haïti au Chili ont été pris en otage contre rançon à plusieurs reprises).
Le Code du travail chilien dans son article 6 b stipule qu’en cas de non-présentation de l’employé sur ses lieux de travail durant deux jours consécutifs, l’entreprise peut constater l’abandon de poste : c’est sur la base de cette clause que je l’avais remerciée.
L. N. : Pourquoi alors de tels agissements ? Pensez-vous qu’elle est manipulée ? Si oui, par qui ?
M. J. F. : Lorsque je suis arrivé à l’ambassade comme chef de mission, il y avait un climat assez délétère. On m’apprend que des vols et des détournements avaient été commis. Une semaine après mon arrivée, l’ambassade a reçu la visite de trois sénateurs haïtiens chargés d’enquêter sur la situation afin d’émettre des recommandations à l’intention des autorités haïtiennes.
Entre-temps, plusieurs diplomates ont été rappelés. Je devais rétablir la confiance entre les usagers et l’ambassade. Quelques mois plus tard, ma première mesure a été de créer des mécanismes permettant de mettre fin à certaines pratiques peu transparentes grâce à l’installation d’un site internet de communication doté au fur et à mesure de moyens propres à régulariser le flux des usagers qui fréquentent l’ambassade, surtout pendant la période de Covid-19. Je pense que nous sommes pour le moment la seule mission à disposer de ce dispositif, qui simplifie l’octroi des services que nous fournissons aux immigrants haïtiens au Chili.
Je suppose que cela n’a pas plu à certains qui profitaient d’un système trop peu surveillé. En effet, il existe un réseau bien organisé qui n’accepte pas ce système de surveillance parce que cela les empêche de continuer à extorquer aux usagers des sommes exorbitantes par rapport au prix officiel des services au sein de la section consulaire, parfois avec la complicité d’employés locaux.
Avec le développement des interactions numériques permises par les réseaux sociaux, on assiste à plusieurs formes de criminalité par chantage et/ou acte d’intimidation sur ces mêmes réseaux dans le but de détruire l’image d’honnêtes citoyens ou de leur soutirer de l’argent.
L. N. : Finalement, vous pensez qu’elle a été manipulée ?
M. J. F. : Tout porte à le croire, en tout cas. Ce que je peux dire c’est que notre compatriote a eu une vie de femme et de mère difficile, une enfance assez malheureuse. Elle a été mère avant sa majorité et a dû se battre pour élever ses quatre enfants nés de différents pères, certains inconnus. En plus, elle a été souvent maltraitée, régulièrement battue par son compagnon. Sa fille mineure (elle a moins de quinze ans), comme elle l’a dit dans l’une de ses vidéos, a été abusée par son propre compagnon. Elle l’a aussi été en République dominicaine où elle vivait auparavant. C’est donc une personne meurtrie, sous le choc. Elle avait même été contrainte par les services sociaux chiliens de suivre un psychologue vu son état de santé. Je ne suis du reste pas sûr qu’elle dispose de toutes ses facultés mentales même si, de l’avis de certains, elle a été manipulée — ceci pouvant expliquer cela. Je préfère que l’enquête judiciaire ordonne une expertise psychiatrique. Il y a toujours hélas des gens mal intentionnés pour manipuler les personnes vulnérables. Mais quoi qu’il arrive, j’aurai toujours du respect et de la compassion pour elle. Fragile, vivant en terre étrangère, elle n’a pas eu les mêmes facilités que d’autres.
L. N. : Qu’en est-il des poursuites judiciaires qu’elle a lancées à votre encontre ?
Comme je l’ai dit dans le communiqué rendu public lors des supposés faits qui me sont reprochés, j’ai la conscience tranquille. D’ailleurs je me suis mis à la disposition de la justice pour défendre mon honneur. Un juge d’instruction a été désigné et l’affaire suit son cours. Mme Joseph a été déboutée au civil puisque l’Ambassade avait scrupuleusement respecté ses droits. Sur le plan pénal, elle doit fournir les preuves de chacune de ses accusations calomnieuses devant un juge. Vous accepteriez que je puisse m’abstenir d’en parler, puisque l’affaire est pendante devant la justice chilienne.
L. N. : Le ministère des Affaires étrangères devait envoyer une commission d’enquête et d’aucuns pensent que votre rappel serait assimilé à une sanction, ce qui est contraire aux principes de la présomption d’innocence.
M. J. F. : Effectivement, la Chancellerie a envoyé une délégation composée de 4 personnes, conduite par le directeur général dudit ministère, un médecin, la responsable des ressources humaines et un autre cadre. Ils ont fait du bon travail, très professionnel. Mais je n’ai pas connaissance des conclusions de cette enquête administrative. J’espère bientôt en avoir une copie.
L. N. : Pourquoi acceptez-vous maintenant de parler ? Jusqu’ici vous n’avez jamais donné votre version.
M. J. F. : Si je n’ai pas pris position jusqu’à ce jour c’est parce qu’un diplomate est tenu au devoir de réserve. A fortiori en sa qualité d’ambassadeur. Je regrette que certains journaux n’aient même pas pris la peine d’entrer en contact avec l’Ambassade ou moi-même avant de s’exprimer sur le sujet (même pas au conditionnel) et que les réseaux sociaux aient repris en boucle les propos diffamants de Mme Mickel-Ange Joseph contre moi. Presque tous ont pris fait et cause pour cette jeune femme sans chercher à connaître mon témoignage. Non seulement le devoir d’objectivité n’a pas été respecté, mais encore la présomption d’innocence, double manquement à l’éthique journalistique. C’est très dommage, car les préjudices en découlant peuvent être souvent lourds de conséquences. Cela dit, je n'oublie pas que les médias sont aussi des entreprises commerciales, et à ce titre ils ont besoin de lecteurs et d'audience pour être rentables. Malgré cela, quelques-uns comme le vôtre, ont quand même pris soin de recueillir ma version des faits. Je les en remercie vivement !
Le National : Comment voyez-vous l’avenir après ce drame ?
Monesty Junior Fanfil: Je suis un diplomate de carrière. J’aurai sans doute l’occasion de représenter Haïti dans d’autres organismes ou dans d’autres pays. J’ai la formation professionnelle adéquate, et à travers mes recherches universitaires j’aurai toujours l’occasion d’apporter ma contribution au développement de notre Haïti, notre terre.
Propos recueillis par :
Huguette Hérard
Si vous avez déjà créé un compte, connectez-vous GRATUITEMENT pour lire la suite de cet article.
Pas encore de compte ? Inscrivez-vous
0 commentaire
Les échanges courtois et argumentés font la qualité du débat.
Connectez-vous pour commenter. Un compte garantit que votre nom n'est utilisé que par vous.
Se connecter Créer un compte
Aucun commentaire pour l'instant. Soyez la première personne à réagir.