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« Poutine fait exactement ce qu’il reproche aux Occidentaux ! »

« Poutine fait exactement ce qu’il reproche aux Occidentaux ! »

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Le politologue bulgare Ivan Krastev connaît Vladimir Poutine. Il l’a rencontré peu après l’annexion de la Crimée en 2014. Dans une interview-fleuve accordée récemment à une revue allemande (1), il présente son impression du président russe en analysant sa façon de penser et sa méfiance « démesurée » vis-à-vis de l’Occident, un éclairage crucial pour comprendre son attitude de va-t-en-guerre.

Son impression de Poutine ? Un machiste, même si Ivan Krastev (57 ans) n’utilise pas ce terme. Un exemple éloquent : le fait que dans l'administration Obama des femmes avaient été responsables de la politique russe, Poutine l’a interprété comme une « tentative délibérée de l'humilier », révèle Ivan Krastev (1965) dans un entretien avec Lothar Gorris, de la revue Der Spiegel (11 mars 2022). Le chercheur à l'Institut des sciences de l'homme de Vienne voit toutefois dans le numéro un du Kremlin « quelqu’un de très intelligent et rapide, droit dans ses bottes, plutôt en position de confrontation. Sarcastique quand il parle aux Occidentaux. » Lors de sa rencontre à Sotchi, une ville russe, où le chef de l’État russe était invité à déjeuner, celui-ci s’est présenté comme quelqu’un de « totalement incompris ». Il parlait du « ressentiment de l'Occident » et de son « hypocrisie ». Notamment à propos de la Crimée : on ne comprendrait pas que ce pays soit russe.

 

« L'hypocrisie » de l'Occident, constate celui qu’on considère comme l'un des penseurs les plus originaux de la nouvelle Europe, est devenue une obsession chez Poutine. Elle se refléterait dans beaucoup de ses actions. « Saviez-vous que dans sa déclaration sur l'annexion de la Crimée, il reprend presque mot pour mot la déclaration d'indépendance du Kosovo, soutenue par l'Occident ?, fait remarquer le Bulgare. Ou que l'attaque sur Kiev a commencé par la destruction de la tour de télévision, tout comme l'OTAN a attaqué la tour de télévision de Belgrade en 1999 ? ».


Poutine procède de la sorte parce que, selon Krastev, il veut donner une leçon à l’’Occident. « Il veut nous dire : j'ai appris de vous. Même si ce faisant, il fait exactement ce pour quoi il nous déteste. » Lors de son intervention à Sotchi, il serait fortement indigné du fait que l'annexion de la Crimée ait été comparée à l'annexion du Sudentland par Hitler en 1938. « Poutine vit dans les analogies et les métaphores historiques. Celui qui est un ennemi de la Russie éternelle doit être un nazi, explique le politologue. Et les conflits dans le Donbass se transforment alors rapidement en génocide. Les exagérations de Poutine sont devenues si gigantesques qu'elles n'ont plus aucun rapport avec la réalité. Il est devenu l'otage de son langage. »


C’est un homme « en colère » qui se sent « trahi » et « trompé ». Pas seulement par l'Occident, mais par certaines anciennes républiques soviétiques. « Du point de vue de Poutine, l'Ukraine a commis le plus grand crime : elle a trahi la Russie » en s’alliant avec l’Ouest.

 

Krastev affirme aussi que les médias occidentaux ont leur part de responsabilité dans la création d'une fausse image de Poutine. Ils n’y ont vu qu’un corrompu à la tête d'une puissance nucléaire depuis 20 ans. Mais ils ignoreraient que ce dirigeant pense « en termes d'histoire, de trahison et de ressentiment. » La corruption ne serait pour Poutine « qu'un instrument de pouvoir ». Il serait de surcroît un « joueur cynique », et un « magouilleur » et agirait « de manière hautement stratégique et tactique ».


Sentiment de culpabilité

Poursuivant son analyse psychologique du personnage, Krastev rappelle que Poutine fait partie de la dernière génération soviétique. « Son travail d'agent du KGB consistait à défendre et à protéger l'Union soviétique. Mais lui et ses collègues n'ont pas pu la défendre. L'Union soviétique s'est effondrée, sans guerre, sans invasion, du jour au lendemain. Poutine et le KGB n'ont pas compris ce qui se passait. Ils ont échoué. Je pense qu'il y a un fort sentiment de culpabilité. »

 

Poutine était alors en poste en République démocratique allemande (RDA) lorsque le Mur de Berlin est tombé. Il a vécu en direct l'euphorie nationale des Allemands. « Dans son essai, il écrit qu'un mur a été érigé entre l'Ukraine et la Russie et que ce mur doit tomber. En ce sens, ce qui se passe actuellement en Ukraine est la version de Poutine d'une réunification pacifique. » Mais en réalité, il s’agit, estime Krastev, d’une « recolonisation violente de l'Ukraine et non d’une réunification pacifique ».

 

Quant à la position de la population russe par rapport à l'invasion, elle serait mitigée. Selon Krastev, beaucoup de Russes n'aimeraient pas ce qui se passe, souffriraient de la corruption et de la politique répressive, mais ils s’y seraient soumis. Il convient que ces Russes « ne sont pas non plus toujours heureux de la manière dont l'Occident les traite, et ils n'aimeraient pas non plus que l'Ukraine soit admise dans l'OTAN. »

 

Le spécialiste croit que la politique du gouvernement américain de rendre publiques les informations de ses services a contribué à discréditer le récit de Poutine selon lequel la Russie est une victime. « On peut critiquer le gouvernement ukrainien et rejeter l'Occident ; mais si on dit que Zelensky est un nazi, ce n'est pas seulement absurde, cela détruit les bases intellectuelles et morales du monde d'après la Seconde Guerre mondiale. L'une des règles les plus importantes est qu'il ne faut pas banaliser le nazisme, souligne-t-il. Et il a également enfreint une autre règle importante après la guerre froide : on ne parle pas d'armes nucléaires. Les armes sont là, elles l'ont toujours été. Nous savons que la Russie les a. Nous savons que les États-Unis en ont aussi. Mais les politiques se sont mis d'accord au cours des 30 dernières années pour ne pas en parler, ni même menacer de les utiliser »

 

Comme d’autres observateurs, le Bulgare pense que la solitude dans laquelle se trouve Poutine peut le pousser à appuyer sur le bouton nucléaire. Ce disant, il s’appuie sur la déclaration du général américain David Petraeus lors de la conférence sur la sécurité à Munich juste avant la guerre selon laquelle il y avait de fortes probabilités que Poutine le fasse. Il cite aussi Fiona Hill, auteur d’un livre sur l’autocrate russe (Mr. Putin : Operative in the Kremlin), qui a soutenu l'autre jour dans une interview que Poutine fera ce qu'il dit qu'il fera. C'est également un message de Poutine dans la vidéo avec le Conseil de sécurité russe : « Quelqu'un pense-t-il sérieusement que ces gens vont m'arrêter ? »

 

Étonnement

Des analystes, dont Krastev, croient que Poutine est surpris que ses plans n'aboutissent pas. Les Ukrainiens se défendent. Zelensky est resté à Kiev. « Poutine doit se rendre compte que le seul fait de tuer Zelensky ne mettrait pas fin à l'affaire. » Le numéro un du Kremlin ne s’attendait pas à ce que l'Europe prenne des sanctions. Beaucoup de commentateurs prévoient que la classe moyenne russe pourrait se radicaliser soit contre Poutine soit pour Poutine.


Concernant l’inégalité des chances dans ce conflit armé, Krastev se réfère à une étude de Harvard sur l'issue des guerres asymétriques. Cette enquête révèle qu’à la fin du 19e siècle, ce sont presque toujours les plus forts militairement qui l'emportaient. Mais dans la deuxième moitié du 20e siècle, les plus faibles l'ont emporté dans 55 pour cent des guerres. Il conclut que l'Ukraine ne pourra pas tenir à long terme, mais une occupation permanente de l'Ukraine lui paraît impossible en raison des soulèvements attendus et aussi du coût économique qu’elle induira.

 

Krastev compare cette situation à ce qui a prévalu au 19e siècle lors des colonisations. La Russie en tant que puissance impériale classique et l'Ukraine menant une lutte anticolonialiste contre elle. « Et c'est bien sûr une constellation romantique. Encore une fois, si l'on suit le récit russe de la guerre, il n'y a pas d'Ukrainiens, car ce sont des Russes, les ennemis sont les nazis et l'Amérique. Il n'y a donc que des Russes et des anti-Russes. »

 

Poutine a, selon Krastev, une « certaine fixation » sur la démographie. « Depuis la publication de son essai l'été dernier, il a évoqué à plusieurs reprises le fait que la Russie compterait aujourd'hui 500 millions d'habitants sans la révolution et la dissolution de l'Union soviétique. » La Russie aurait besoin de la population ukrainienne pour s'affirmer dans un Nouveau Monde. En outre, la pandémie aurait coûté la vie à un million de Russes et le taux de natalité aurait chuté. « La Russie est un très grand territoire qui se dépeuple de plus en plus ; il y a certes beaucoup de travailleurs immigrés, la plupart d'entre eux venant d'Asie centrale, mais le noyau slave du pays se réduit, et c'est pourquoi la Biélorussie et l'Ukraine promettent une certaine consolidation démographique. Il ne s'agit pas du territoire de l'Ukraine, mais des Ukrainiens. »

 

Pour Krastev l’ancien agent soviétique qu’est Poutine n’est pas nationaliste au sens classique du terme. « On dit qu'il a été fortement influencé par les mémoires du général Denikine, l'un des principaux officiers de l'Armée blanche qui a perdu contre les bolcheviks pendant la guerre civile des années 20 », précise l’expert. Il rappelle que dans son discours de déclaration de guerre à l'Ukraine, Poutine s'en est également pris pour la première fois à l'héritage soviétique de la Russie. Selon le numéro un de la Russie, c'est Lénine qui a créé l'Ukraine. « C'était, juge Krastev, le discours d'un anti-bolchevique ».

 

Pour parvenir de la guerre chaude à la guerre froide, il faut que les deux parties s’épuisent. Mais personne, selon Krastev, ne tirera avantage d’un tel accord. « Si Poutine cède, c'est fini pour lui. C'est pourquoi il doit poursuivre l’escalade pour forcer les Ukrainiens à se rendre. Pour les Ukrainiens, la neutralité et le renoncement à l'adhésion à l'OTAN seraient envisageables. Mais le problème est que la seule personne qui pourrait signer un tel accord est Zelensky, parce qu'il est le seul dirigeant légitime de l'Ukraine, le seul à avoir combattu Poutine. Mais Zelensky ne signerait pas un tel accord. Et même si les Ukrainiens acceptaient les conditions de Moscou, il faudrait aussi que les sanctions occidentales soient levées, et cela risque d'être difficile. » Compliqué !

 

Ce que Poutine a réussi

Le spécialiste déclare que Poutine a réussi à mettre fin en un jour à la neutralité suédoise et au pacifisme allemand, déclenchant en Europe « solidarité » et « résilience ».

 

Selon Krastev, cette crise a détruit quelques stéréotypes. Par exemple, les Allemands ont « abattu deux vaches sacrées » : Nord Stream 2 comme symbole du mercantilisme allemand et le pacifisme comme symbole du moralisme allemand. Même les stéréotypes sur l'Est ont, relève-t-il, disparu. « Tout à coup, l'Est peu sympathique se tient à ses frontières pour accueillir des réfugiés. Tout cela parce qu'il y a soudain un ennemi identifiable. Le gouvernement polonais n'est pas devenu subitement plus démocratique au cours des deux dernières semaines, mais il a compris que la véritable menace pour sa souveraineté ne venait pas de Bruxelles, mais de Moscou. »

 

Quant aux sévères sanctions des États-Unis, elles n’auraient rien à voir avec le fait de sauver l'Ukraine. « L'Amérique y est plus stratégique qu'émotionnelle. Avec ces sanctions, ils veulent sauver Taïwan en montrant à la Chine les coûts qu'une telle intervention engendrerait. »

 

Le chercheur convient que les sanctions de l'Europe pourraient avoir été motivées avant tout par la peur. Évoquant les deux types de dangers menaçant la planète - l'un émanant des hommes, l'autre de la nature -, il doit admettre que la force de mobilisation contre Poutine est plus grande que celle contre le changement climatique, l’ennemi étant identifié. Comme on l’a vu avec la pandémie d’ailleurs.

 

Huguette Hérard

 

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