Carnaval en Haïti : besoin de formation continue pour les créateurs et opérateurs culturels
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Des millions de gourdes sont dépensées chaque année à travers le pays pour l’organisation du carnaval national en Haïti. Pourtant, rares sont les initiatives ou les réflexions qui visent à questionner ou à renforcer les compétences des ressources humaines qui sont utilisées dans l’organisation de la conception, à la planification, à la mise en œuvre et à l’évaluation de la plus grande manifestation culturelle en Haïti. Pourquoi la modernisation du carnaval national passe obligatoirement par la formation continue des créateurs, des groupes musicaux, des bandes à pieds et des opérateurs culturels impliqués dans l’animation du village carnavalesque chaque année ?
Dix mois suffisent pour planifier ces séries de formation continue pour pouvoir actualiser les compétences et les connaissances, les techniques et les nouvelles approches en matière d’organisation de festivités, de médiation et de gestion, de coopération et d’économie de la culture, de recherche et de statistique, de comptabilité et de logistique, de développement et d’innovation à tous les niveaux de la chaine des opérations.
Diplomatie culturelle et carnaval en Haïti
De nombreuses ambassades en Haïti, parmi les pays qui ont une grande culture dans l’organisation du carnaval, des festivals en passant par la Coupe du monde, les Jeux olympiques et les Jeux de la Francophonie devraient pouvoir offrir des bourses d’études à des acteurs publics et des opérateurs privés impliqués dans le carnaval national. La France, le Brésil, le Canada, la Chine et plusieurs autres pays qui disposent d’ambassades en Haïti, devraient pouvoir offrir autant de cycles courts de formation et des stages de perfectionnement à ces hommes et ces femmes professionnels qui doivent sortir de la routine pour imprimer des marques d’excellence dans leurs activités artistiques, techniques et administratives.
Dynamique institutionnelle et développement durable, il nous faut investir dans l’innovation pour pouvoir espérer dans les temps futurs une certaine modernité dans le carnaval national. Dans la liste des activités qui se renouvellent chaque année, telles que : l’aménagement et la sécurité, la logistique générale de l’évènement, l’exploitation des espaces pour la publicité et les médias, la construction des stands, les défilés, la construction de chars allégoriques et les chars musicaux, la composition et la production des vidéos des meringues, la sonorisation et les jeux de lumière, entre autres.
Dans l’organisation du carnaval en Haïti depuis des décennies, ce ne sont pas toujours ceux et celles, particulièrement les professionnels qui sont les mieux formés dans les divers domaines techniques, artistiques et administratifs, en dehors des expériences accumulées sur le terrain, qui sont les mieux rémunérés, ou sont tout simplement dans les postes de décision. Une réalité qui va certainement créer des remous et des frustrations dans beaucoup de cas.
De nombreux anciens étudiants diplômés de l’École nationale des arts (ENARTS), dans les différents domaines les plus stratégiques et décisives dans l’organisation du carnaval sont, soient mis en quarantaine ou trainent chaque année, à la recherche de contrats pour ne pas mourir de faim ou de frustration. On ne peut compter les nombreux mouvements de protestations qui naissent à l’ENARTS au lendemain de l’organisation du carnaval ! Quel protocole a été mis en place pour institutionnaliser les stages d’études et les emplois pour les étudiants et les diplômés de l’ENARTS pendant le carnaval ? Pourquoi associer ou inscrire la problématique de la formation des techniciens et des créateurs haïtiens dans l’organisation du carnaval en Haïti ? A quand un séminaire sur le renforcement et le perfectionnement des ressources mobilisées dans le carnaval et les autres grandes manifestations culturelles en Haïti ?
Derrière la bonne volonté des nombreux opérateurs et des créateurs qui bénéficient chaque année des contrats de toutes sortes au carnaval national, il y a un besoin évident de formation continue pour ces derniers. Pris entre le besoin de négocier le contrat à tout prix et le financement qui arrivera très tard après leurs sélections par le comité ou les sous-comités, ces derniers ne disposent pas toujours, pratiquement le temps et encore moins le réflexe pour penser aux multiples lacunes qu’ils ont, par rapport à ce qui se fait de nos jours dans le secteur, qui ne peut se combler que par la formation initiale ou continue.
Dix ans après le tremblement de terre de 2010 en Haïti, nous sommes en droit de nous demander ou de prendre la peine d’évaluer les possibles innovations ou les tentatives de modernisation dans le carnaval national en Haïti. En dehors de la délocalisation de l’évènement d’une ville à une autre, qui se limite pratiquement à un simple changement d’espace, ce sont pratiquement les mêmes groupes musicaux, considérés comme les ténors, qui font la parade avec un ou deux nouvelles étoiles qui disparaitront dans les prochains trente-six mois.
Difficile de parler d’innovation dans le carnaval en Haïti, si le comité n’engage pas des réflexions dans une perspective d’impliquer des institutions évoluant dans les domaines de l’éducation et de la formation pour pencher sur les différents aspects techniques, artistiques, scientifiques et stratégiques liés à la plus grande manifestation du pays.
De l’absence de politique culturelle, s’ajoute l’absence de réflexe d’innovation ou d’une culture de « challenge » pour annoncer des changements positifs, des améliorations, des innovations ou des transformations dans les produits et services liés au carnaval, dans les décors et le parcours, dans les matériaux utilisés et la gestion des déchets, dans la luminosité et le son, dans l’horaire et dans les critères de sélections des groupes et des répertoires musicaux, des sujets et des slogans sur le parcours.
Définir des partenariats entre les organisateurs du carnaval national avec des institutions impliquées dans la formation technique, professionnelle et des universités dans le pays, c’est inscrire l’évènement dans une perspective de développement durable, suivant des approches rentables et innovantes.
De manière planifiée, des centaines de jeunes techniciens et universitaires seraient tournés vers des projets d’études, des métiers et des activités tournées autour du carnaval national, pour tenter de réfléchir sur l’ensemble des problématiques et proposer des solutions aux problèmes qui pourraient servir à court, long et moyen termes.
Durant toute l’année, et jusqu'à deux mois avant les festivités, de nombreux séminaires de formation seraient organisés sur des thématiques diverses comme : l’élaboration des contrats, le droit d’auteur et la législation liée au carnaval pour les étudiants en droit. Des étudiants formés, dans les différentes filières artistiques, seraient formés dans les nouvelles approches en termes de créativité, la communication, l’organisation des spectacles publics, les multimédias, le patrimoine, la diversité culturelle et les problématiques du genre, pour pouvoir éviter de renouveler des stéréotypes et des discours sexistes.
Du protocole en passant par l’accueil, la comptabilité liée au carnaval et aux grandes festivités publiques, la gestion culturelle, la fiscalité liée au carnaval, la gestion de crise entre autres, se sont autant de séminaires utiles et pratiques, qui allaient renforcer les connaissances, les compétences et la culture du personnel impliqué dans ces manifestations culturelles d’envergure.
Des jeunes formés en Haïti et de retour au pays, avec des diplômes en arts plastiques, en architecture, en tourisme, en économie de la culture, en gestion culturelle, en communication de masse, en médiation culturelle, parmi tant d’autres expertises souhaiteraient de tout cœur s’impliquer et offrir leurs temps et leurs savoirs faires dans la réalisation du plus grand projet culturel national.
Dommage que pour bénéficier d’un contrat dans la chaine des opérations destinées à l’organisation du carnaval national, il n’existe aucune clause exigeant qu’il faut avoir un certificat ou un diplôme au moins pour pouvoir servir la république des fêtards. Ce qui confirmerait une démarche de professionnalisation des activités liées à cette grande manifestation culturelle, mettant en jeu la vie des dizaines de membres des sous-comités (logistique, artistique, sécurité, administration, staff, urgences, etc.) et des milliers de participants, notamment des enfants, des jeunes, des familles, des officiels, des touristes, des diplomates, des journalistes, entre autres.
Définir un programme de formation initiale et continue pour le personnel impliqué dans l’organisation du carnaval en Haïti est loin d’être de l’argent jeté par la fenêtre. Il s’agit tout simplement d’une approche rationnelle et intelligente, qui viserait à renforcer la qualité des services et des produits culturels fournis à la population, qui a droit certainement au meilleur, à chaque édition. Former pour améliorer, innover et moderniser l’organisation de la manifestation ; former pour évaluer, renforcer et rentabiliser le carnaval national, seraient parmi les principaux objectifs d’un tel programme de formation initiale et continue pour l’organisation du carnaval en Haïti.
Dominique Domerçant
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