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Gonaïves : la liberté de la presse menacée

Gonaïves : la liberté de la presse menacée

Le secteur de la presse se trouve en grande difficulté dans le département de l’Artibonite, principalement dans la Cité de l’Indépendance. Au-delà de l’absence d’école de journalisme dans la ville depuis plusieurs années et le manque d’intérêt des jeunes pour le métier, il se trouve que les derniers gardiens du métier commencent à jeter le tablier suite à d’innombrables tracts et de menaces dont ils font l’objet de la part des groupes de pression qui souhaitent faire de la presse un outil de défense et de promotion de leur cause. Une situation qui a pour conséquence la fermeture de toutes les salles de nouvelles à l’exception de deux qui fonctionnent partiellement

Les journalistes exercent un métier à haut risque en Haïti. En plus des mauvaises conditions de travail et la difficulté à avoir accès aux informations, les voilà devenus la cible des groupes d’intérêt qui maintiennent la pression pour avoir le contrôle de la presse. L’année dernière, deux journalistes ont été tués par balle et, d’autres, blessés. Aux Gonaïves, la situation est aussi grave, bien que les attaques physiques soient moins fréquentes. Les groupes qui agissent dans l’ombre utilisent une autre méthode : chantage affectif, tracts, manipulation et menaces. Depuis les récents mouvements populaires dans le pays, la situation des journalistes aux Gonaïves devient de plus en plus fragile. D’un côté, les proches du pouvoir qui les accusent de donner la visibilité au mouvement antigouvernemental et des militants de l’opposition à leur tour les accusent de travailler en faveur du pouvoir en place. Parmi les tracts déposés dans leur résidence privée et leur espace de travail, on a pu lire un message comme celui que voici : « Nou mande popilasyon an chase jounalis restavèk sa yo nan zòn lakay nou ak lòt kote nou ta rankontre yo ».
Certains faits remontent à 2013 quand un conflit opposait des journalistes à un élu du département, et les plus récents datent au mois d’octobre 2019, qui ont poussé, dans un premier temps, certains journalistes à observer des arrêts de travail et même après la période de trêve observée depuis le début de l’année, le danger que court les journalistes dans la cité est réel. Pour cause, la grande majorité des journalistes désertent la ville soit pour se réfugier à l’étranger, soit pour se mettre à l’abri à la campagne. Une situation qui ne manque pas d’inquiéter Jodherson Cadet, l’un des responsables de l’association des journalistes du haut Artibonite, (AJHA) et Dieulivens Jules, coordonnateur de l’Union des professionnels de la presse (UNIPP). Ils ont élevé la voix pour attirer l’attention de la communauté sur la déperdition dans le métier et, d’autre part, pour demander protection auprès des autorités policières et judiciaires en faveur des journalistes qui n’arrivent pas à travailler correctement par rapport à cette situation.
« Le but de notre travail est de donner la parole aux gens avec tous les risques du métier, mais là nous sommes obligés de faire entendre notre voix puisque la situation devient compliquée pour nous les travailleurs de la presse. Pendant longtemps, nous avions pris les tracts, les insultes et les SMS pour ceux qu’ils étaient. Mais aujourd’hui nous prenons ces menaces très au sérieux et nous craignons pour notre vie face à l’insistance de ces groupes de pression à vouloir nous imposer leurs lois. Nous sommes arrivés à éviter de traiter certains sujets. Une autocensure suivant l’enjeu autour du sujet en question qui peut dans tous les cas susciter la colère des groupes en présence qui attendent que les informations soient manipulées en leur faveur », s’est offusqué Dieulivens Jules.
De son côté, Jodherson Cadet a fait part de son inquiétude pour l’avenir de la presse aux Gonaïves qui est en train de perdre ses deniers représentants. « L’avenir de la presse est menacé dans le département, en particulier aux Gonaïves. Il n’y a que deux salles de nouvelles qui fonctionnent actuellement aux Gonaïves. La plupart des journalistes seniors sont en arrêt de travail et d’autres ont déjà abandonné leur espace de travail. Ajouté à cela, une absence de structures et le manque d’intérêt des jeunes pour prendre la relève », insiste-t-il.
Il a aussi parlé des menaces dont les journalistes font l’objet, mais surtout le problème lié à l’accès à l’information qui consiste un véritable blocage dans l’exercice de la fonction. « Les menaces sont récurrentes ; à tel point on est obligé de nous mettre à couvert allant jusqu’à changer de pratique lors de la diffusion des informations. De surcroit, nous sommes confrontés aussi à un problème d’accessibilité aux informations. Ils sont rares les responsables qui acceptent de donner des informations aux journalistes et ceci même pour les informations publiques. La recherche d’informations est perçue pour certains comme une mauvaise chose. C’est pourquoi nous demandons aux parlementaires de se pencher sur la loi relative à l’accès aux informations publiques et la protection des journalistes. Pas moins de trois journalistes sont assassinés, dont l’un porté disparu pendant les deux dernières années. Mais aucune justice n’a été rendue. Nous sommes toujours au carrefour de l’enquête-se-poursuit », a conclu Jodherson Cadet qui demande aux autorités de prendre les mesures nécessaires pour protéger les journalistes qui courent un réel danger dans la ville.
Rappelons que plus d’une dizaine de journalistes de la cité de l’Indépendance font l’objet de ces menaces provenant des deux camps, à savoir le pouvoir en place et l’opposition.


Emmanuel LAURENT

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