Afrique-Haiti : même combat ?
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Le coronavirus s’est introduit en Afrique. Les gouvernements essaient de circonscrire le danger, mais la situation, semblable à tous points de vue à celle d’Haïti pourrait devenir catastrophique. Sous le titre « Le continent vulnérable » (1), deux journalistes sur place expliquent les raisons de cette inquiétude.
Pendant un bon bout de temps, l’Afrique est restée épargnée du virus. On avait même émis l’heureuse hypothèse que le Covid-19 ne résistait pas à la chaleur. Mais l’épidémie mondiale a, entre temps, atteint l’Afrique et selon les correspondants sur place, les populations du sud du continent ont des jours difficiles devant eux.
Comparé à la Chine, à l’Italie ou aux États-Unis, le nombre de cas est encore relativement peu élevé. « Ceci ne signifie pas, préviennent les journalistes, que le virus ne pourrait pas rapidement s’étendre. Surtout dans le sud du continent, où l’on n’effectue pratiquement pas de tests ». Environ 4 000 personnes infectées de 43 États africains ont été jusqu’ici enregistrées (2).
« Dans les deux prochaines semaines, le sort de l'Afrique sera décidé dans l'affaire Covid-19 », affirme le directeur général de l'OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus. D’après le quotidien allemand Tagesspiegel daté du 29 mars dernier, le continent africain est « confronté à la plus grande catastrophe depuis le colonialisme et l'esclavage ». Pour les reporters Paul Starzmann et Johannes Dietrich, il est « peu probable » que les systèmes de santé des pays africains soient en mesure de faire face à un fardeau tel que celui que connaissent la Chine, l'Europe et les États-Unis. Comme pour Haïti, le continent souffrirait d’un manque d'unités de soins intensifs et d'équipements respiratoires. Ceci signifie qu'il faut « s'attendre à des centaines de milliers, voire des millions de victimes ».
Les gouvernements africains agissent pourtant. Ils misent surtout sur l’effet dissuasif des couvre-feux. Partout, la vie publique est réduite. Mais jusqu'à présent, le pays qui semble être allé plus loin avec les mesures d’endiguement de l’épidémie est l'Afrique du Sud. C’est la seule façon, selon le président Cyril Ramaphosa, de contenir le virus. Les journalistes rapportent que depuis jeudi soir, « l’un des couvre-feux les plus sévères au monde » est en vigueur dans le pays de Mandela. Pendant 21 jours, les 57 millions de citoyens ne sont autorisés à quitter leur domicile que pour acheter de la nourriture ou des médicaments. Tous les autres services, tels que les restaurants, les bureaux du gouvernement, les installations sportives et les parcs, restent fermés. Même la vente d'alcool et de cigarettes est interdite. Ces mesures draconiennes sont contrôlées par la police et l'armée, qui patrouillent les rues. Dans les premières 24 heures, 55 contrevenants ont été arrêtés.
Au Kenya, en Afrique de l'Est également, la police applique avec rigueur un couvre-feu nocturne, en vigueur depuis trois jours (26 mars) jusqu'à nouvel ordre. Des centaines de navetteurs de la ville portuaire de Mombasa, qui n'étaient pas rentrés chez eux à temps vendredi soir, auraient été arrêtés et battus par la police. Des incidents de violence policière ont également été signalés au Rwanda et au Zimbabwe. Entre-temps, le gouvernement kényan a annoncé des réductions d'impôts « pour amortir l'impact financier de la crise ». Enfin, rapportent les confrères, le président kényan, Uhuru Kenyatta renonce « volontairement » à 80 % de son salaire.
Confinement impossible
Comme pour Haïti, un confinement est difficilement praticable. « La pauvreté en Afrique est le plus grand obstacle à l'endiguement de la pandémie », indiquent les reporteurs. Ils rapportent aussi que dans les bidonvilles comme celui de Kibera à Nairobi, par exemple, « seuls quelques-uns des 500 000 habitants ont l'eau courante, le savon est cher et les désinfectants sont souvent inabordables. » Selon eux, la crise économique devrait entraîner une hausse rapide des prix de tous les biens de consommation courante. En Afrique de l'Est, un fléau de criquets s'est ajouté, et des guerres civiles font rage en Libye et au Congo. »
Ce que les auteurs décrivent à propos des townships et des bidonvilles d'Afrique du Sud pourrait s’appliquer mot pour mot à la situation chez nous, en Haïti. « La crise risque de s'aggraver rapidement : avec jusqu'à huit familles vivant dans deux petites pièces, un confinement est pratiquement impossible. ». Comme en Haïti. Les scènes décrites dans des zones comme Alexandra, le township le plus densément peuplé de Johannesburg, n’est guère différente de celle qu’on a vue à Port-au-Prince. Le tout premier jour de lockdown, même activité fébrile. Dans d'autres régions d'Afrique du Sud, ils ont remarqué des scènes d'achats « chaotiques » et des files d'attente devant les supermarchés « assez douteuses du point de vue épidémiologique », comme à Port-au-Prince.
À l’instar de chez nous, dans certains pays (Kenya, République démocratique du Congo), les couvre-feux n'ont jusqu'à présent été limités qu'aux heures du soir et de la nuit. « Pour une raison pratique, la plupart des gens vivent au jour le jour. » Comme en Haïti, « un verrouillage total plongerait les gens très vite dans une grave détresse existentielle ». La plupart des gens n'ont pas les moyens de s'approvisionner. Au Kenya, comme chez nous, si les gens (chauffeurs de taxi, vendeurs de rues ou artisans) ne travaillent pas pendant deux jours, ils n'ont souvent rien à manger le troisième jour, ni non plus les membres de leurs familles. Du coup, la distanciation sociale préconisée est loin d’être efficace.
À cette situation s’ajoute, notent les reporteurs, un « manque de confiance » de nombreux Africains en leurs gouvernements. Ce qui expliquerait les récentes violences policières. « Les stratégies développées en Occident contre les épidémies africaines d'Ebola en ont toujours souffert : elles ont négligé le plus grand défi dans la lutte contre l'épidémie, à savoir le manque de confiance de nombreux Africains dans leurs gouvernements. »
Pour ce qui est des conséquences économiques à attendre, les reporteurs affirment qu’il est encore trop tôt pour les chiffrer vu qu’on ne sait pas combien de temps le ralentissement des activités va durer. Mais la note sera salée. « Ces blocages vont nuire aux économies déjà fragiles des pays en développement ou émergents pendant des années. » Rien de plus sûr. « Des centaines, voire des milliers, de petites et moyennes entreprises sont au bord de l'effondrement, constatent nos reporters. Si les moteurs économiques africains tels que l'Afrique du Sud, le Kenya ou le Nigeria devaient s'effondrer, les conséquences seraient dévastatrices pour l'ensemble du continent. »
Les experts prédisent déjà la famine « compte tenu du manque de revenus, de la fermeture des frontières et de l'effondrement des économies en déclin ». Ils préjugent qu’à long terme, « beaucoup plus d'Africains mourront davantage des conséquences de ces fermetures que du virus lui-même ».
Dans ce même journal, le ministre allemand du Développement Gerd Müller souligne que l'Occident ne doit pas laisser les pays d'Afrique seuls en ce moment. « La communauté des États doit agir rapidement », écrit-il dans un article publié dans le quotidien Tagesspiegel en date 30 mars. Outre l'aide d'urgence de plusieurs millions d'euros, le politicien social-chrétien veut apporter un soutien pratique : la formation de personnels des laboratoires et des cliniques.
Dans toute l'Afrique, il n'existe que 40 laboratoires capables de diagnostiquer le Covid-19. « Les pays en développement sont misérablement préparés à l'utilisation de Covid-19, nous devons les aider… Ce n'est qu'avec les États faibles que la pandémie peut être vaincue ». Le ministre pense que cette crise, comme le changement climatique, ne peut être abordée qu'ensemble. Collectivement. Mondialement.
Huguette Hérard
N.d.l.r.
1) Tagesspiegel, 29 mars 2020. Reporters : Paul Starzmann et Johannes Dietrich
2) En tête de liste des infections, l'Afrique du Sud avec 1 100 cas confirmés, suivie de l'Égypte avec plus de 500, du Maroc et de l'Algérie avec plus de 400 cas chacun (Source : Tagesspiegel).
3) Tagesspiegel, 30 mars 2020.
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