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Boucs émissaires

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Depuis l'apparition du coronavirus, les théories du complot les plus diverses fleurissent sur les réseaux sociaux et les médias alternatifs. Rien d'étonnant pour l'historien de la médecine Wolfgang U. Eckart (1). Dans une interview, il explique que depuis des siècles, les gens réagissent de la même manière au moment des pandémies.

Il y a quelques semaines, dans un métro parisien une jeune Française insulte deux jeunes femmes d'origine asiatique parce que dans sa tête, comme tous les « Chinois » de la planète, elles devaient avoir le coronavirus et leur place n'est pas dans le métro. Cette vidéo choquante a fait le tour du monde. C’était tout au début de l’émergence du virus. Entre-temps, les thèses complotistes se sont multipliées à n’en plus finir.

Le plus sérieusement du monde, de nombreux conspirationnistes, avec des « faits » ou des documents quelques fois sortis de leur contexte à l'appui, soutiennent que le virus a été fabriqué en laboratoire, pour des raisons d'hégémonie. Selon le camp où les complotistes se situent, ils pointent du doigt les États-Unis, la Chine, l'Europe, les Russes, les Juifs, toujours les mêmes. Beaucoup d'Africains sont persuadés que les « Blancs » – ces « colons racistes » - veulent soit les détruire avec ce virus ou à défaut essayer sur eux le vaccin correspondant. En Haïti, le discours sur les réseaux sociaux n’est guère différent. On parle même de la main de Dieu derrière l’irruption de ce virus pour punir les méchants, les incroyants et les blasphémateurs. Quant aux anarchistes et négationnistes de tous bords, ils sont persuadés que l'État, en ayant recours aux mesures de sécurité pour contourner le coronavirus, « met en place la société de contrôle ». Le but n’est pas de protéger la santé de la population, mais de mettre celle-ci sous son emprise.

Ces réactions de suspicion quasi générale ne sont pas nouvelles. Les théories de conspiration les plus absurdes et la recherche de boucs émissaires sont un réflexe profondément humain, pour peu que l’on considère l’histoire humaine. L’historien de la médecine Wolfgang U. Eckart prend en exemple le cas de la « peste d’Athènes », cette épidémie ayant touché par vagues la Grèce antique de 430 à 426 av. J.-C, pour illustrer cette tendance. N’en disait-on que c’étaient les Spartiates - ou les Perses – qui à l’époque avaient empoisonné les puits ?

Dans l'Europe du 14e siècle, c’étaient les juifs qui étaient soupçonnés d’avoir commis cet acte. Ce qui conduisit à des pogroms généralisés. « Les habitants de Bâle (Suisse) ont brûlé leur communauté juive dans une maison en bois spécialement construite en janvier 1349, se rappelle l’historien. Les habitants de Mayence (Allemagne) ont anéanti leur communauté juive en août. Et des massacres ont également eu lieu dans d'autres villes et à la campagne. À la fin des années cinquante du XIVe siècle, il ne restait pratiquement plus de juifs vivants en Europe centrale. »

Pendant la peste et la guerre de Trente Ans, ce furent les soi-disant sorcières qui avaient servi de boucs émissaires. Elles ont été persécutées et assassinées. Ces femmes ont également dû expier lorsqu’il y avait des mauvaises récoltes et des tremblements de terre, deux catastrophes à l’époque inexplicables.

Au 19e siècle, les théories de conspiration les plus folles n’ont pas chômé. Eckart rappelle qu’à Paris, par exemple, les pauvres chiffonniers ont été rendus responsables de l'épidémie de choléra. On soupçonnait également les marchands de vin et les vendeurs ambulants. Les vendeurs de nourriture ont été aussi accusés d'avoir empoisonné leurs marchandises, provoquant ainsi l'épidémie. Chauffée à blanc, la foule a mis à exécution l'appel de la révolution « Aux lanternes ! » et les personnes supposées responsables y ont été pendues en rangs.

« C'était toujours la faute de l'autre, de l'étranger. Cette dangereuse altérité, cette exclusion ». Cette dévalorisation de l’autre commence, fera-t-il remarquer, par la désignation de l'épidémie. Par exemple, en Allemagne, la syphilis était appelée la « maladie française ». Alors qu’en France et en Russie, on l'appelait la « maladie polonaise ». En Pologne, la « maladie allemande ». « Bref, conclut l’historien, la recherche du coupable est une construction utile pour se mettre dans une position de connaissance supposée. » En réalité, c’est l’expression de l’impuissance.

Le coupable est toujours l'autre

Au 20e siècle, les théories du complot ont aussi fait florès pendant la Première Guerre mondiale. Elles concernaient la fièvre du typhus (fièvre boutonneuse) qui a éclaté en Europe de l'Est, occupée à l’époque par les Allemands et les Autrichiens. Une fois de plus, les juifs furent les boucs émissaires. « Au lieu de chercher des vaccins, leurs maisons ont été passées au peigne fin, des hommes et des femmes juifs ont été mis ensemble, explique Eckart. Les forces d'occupation leur coupaient les cheveux et la barbe, ce qui représentait une énorme humiliation. En outre, les vêtements des juifs étaient traités avec un agent d'épouillage à base d'acide prussique, ancêtre du cyclone B. » Ce qui par la suite a été utilisé pendant l'Holocauste, même à l’époque ce n’était pas le but. Dès 1914 à 1918, constate-t-il enfin, c’est l'homme lui-même – le nazi – qui avait pris la place du pathogène.

Pour ce qui est de la grippe espagnole (janvier 1918 - décembre 1920), c’est pareil. Le coupable est « toujours l'adversaire de guerre respectif ». Sachant que l'épidémie a d'abord éclaté au Kansas, les médias américains ont répandu la théorie selon laquelle les sous-marins allemands avaient empoisonné les zones de pêche américaines. « Le résultat a été le fantasme violent que les Allemands devraient en fait être punis de la même manière que dans la Bible : avec une pluie de sang. À cet effet, on envisagea de verser le sang du défunt dans des bouteilles et de le jeter sur Berlin. »

Plus près de nous, dans les années 80, lorsque le SIDA est apparu, le KGB a répandu la propagande selon laquelle le virus provenait d'un laboratoire américain. Tout au début, les Américains l’avaient dénommé appelé « 4 H » dont l’un des H est « Haïti » (2).

En période d’épidémie, les théories du complot sont toujours en plein essor. « Néanmoins, fait remarquer Eckart, nous avons beaucoup appris des épidémies. Elles ont toujours été des moteurs importants du développement. Non seulement la médecine, l'épidémiologie et la virologie se sont améliorées. Nous devons également notre mode de vie moderne en grande partie au dernier choléra, le fait de prendre des douches, de se laver les mains au savon, d’avoir nos propres toilettes à eau, des usines de traitement des eaux usées et des abattoirs propres ». Il estime que sans la grande vague de variole, il n'y aurait pas eu les lois sur la vaccination des années 70 du 19e siècle. Sans le choléra, il n'y aurait pas eu la loi sur l’épidémie dans le Reichdu 30 juin 1900. « Que l'État veuille nous protéger contre les maladies est une leçon tirée des épidémies précédentes. »

Jusqu’à présent, les gens ont eu du mal à croire que de minuscules agents pathogènes provoquaient des pandémies. Jusqu’ici on préfère banaliser ou opter pour le déni. Ce scepticisme vient de ce que le danger est encore extrêmement abstrait et donc difficile à appréhender. « Les soldats et les animaux sauvages, on peut les voir, on peut les combattre. Il en va autrement avec les ennemis invisibles tels que les agents pathogènes. » C’est pour cela que les gouvernements ont recours en temps d'épidémie à la métaphore de la « guerre ». Comme, par exemple, le président français Emmanuel Macron et le Président américain Donald Trump bien que ce dernier ait au début nié l’existence et la dangerosité du virus.

Huguette Hérard

N.d.l.r.
(1) Wolfgang U. Eckart (né en 1952 à Schwelm, en Allemagne) fut professeur d'histoire de la médecine en 1992 et a dirigé l'Institut d'histoire de la médecine à l'Université Ruprecht-Karls de Heidelberg jusqu'à sa retraite en 2017. Il est titulaire de la Croix fédérale du mérite avec ruban, membre de l'Académie nationale des sciences et auteur de nombreux ouvrages de référence sur l'histoire de la médecine. L’interview accordée par la consœur Katja Iken a paru dans le Der Spiegel, du 6 avril 2020.
(2) 4H (Homosexuels, Hémophiles, Héroïnomanes, Haïtiens)

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