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La pandémie du racisme

La pandémie du racisme

L'assassinat de George Floyd, la violence policière contre les Noirs et le racisme persistant aux États-Unis suscitent aussi des débats en Allemagne. Le journaliste noir Chiponda Chimbelu (38 ans) et la politicienne afro-allemande Aminata Touré (27 ans) témoignent du racisme en Europe

Chiponda Chimbelu est Américano-Zambien et journaliste à la Deutsche Welle, en Allemagne.Après la mort tragique de Georg Floyd qui a défrayé la chronique de par le monde, il a reçu beaucoup de témoignages de sympathies d’amis et connaissances. « Certains m'ont dit ce qu'ils ressentaient, d'autres ont écrit qu'ils étaient là pour moi. » Un message a attiré particulièrement sonattention : « Êtes-vous heureux de ne pas vivre aux États-Unis en ce moment ? »lui a demandé un ami allemand sur WhatsApp.« Les événements récents sont malheureusement très tristes ».

Dans un commentaire paru avant-hier (2), Chimbelu confie qu’il lui a fallu presque toute journée avant de pouvoir répondre à cet Allemand et de lui dire que ce n’était guère un soulagement pour lui de vivre en Europe. « Pendant des années, dit-il, des hommes et des femmes noirs ont été tués et assassinés, même par des policiers, simplement parce qu'ils étaient noirs ». Il ajoute que l'histoire de Georg Floyd lui rappelle « combien la violence raciste est parfois cruelle ».

Pour lui, ce n’est pas un problème spécifique aux États-Unis. Les manifestations dans les villes américaines et maintenant dans certaines métropoles européennes « montrent la déception et le désespoir que ressentent les Noirs face au racisme institutionnel et structurel ». Le racisme à l'égard des Noirs serait présent, dit-il, partout dans le monde occidental, citant quelques exemples de violence policière visant les Noirs européens.

Pour les Afro-Européens, le racisme est bien vivant en Europe, même si la violence policière raciste est moins médiatisée. « C'est l'une des raisons pour lesquelles la mort de George Floyd a provoqué des protestations aussi étendues en dehors des États-Unis : ce qui s'est passé là-bas ouvre des blessures ici. »

Selon lui, en ce qui concerne la perception de ce que signifie être noir, les sociétés occidentales ne diffèrent pas de manière significative. « Leurs perceptions sont principalement déterminées par deux événements dans l’histoire : l'esclavage et le colonialisme. »

Se référant au livre « Afropean - A Journey through Black Europe » de l'auteur britannique Johny Pitts, photographe et présentateur de télévision, il soutient que « la traite transatlantique des esclaves a joué un rôle majeur dans la façon dont l'Occident perçoit les groupes ethniques ». Il pense que c’est souvent inconscient.

Chiponda Chimbelu trouve dommage que « les représentations médiatiques et les programmes scolaires ne changent pas grand-chose à la vision de l'ethnicité ». (3)

Plus loin, le journaliste parle du racisme quotidien en Allemagne, citant le constat y relatif du « Plan d'action national allemand contre le racisme » qui n’est pas des plus brillants.Selon cette organisation, en 2017, les personnes noires sont l'un des cinq groupes de personnes les plus susceptibles de subir le racisme. « Mais cela n'est arrivé qu'après que le Comité des Nations unies contre la discrimination raciale a exercé des pressions pendant des années parce que Berlin ne luttait pas assez résolument contre la discrimination. »

L'Allemagne ne serait pas, poursuit-il, la seule en Europe dans le domaine. « Le manque de conscience et de sensibilisation du public au racisme est frappant sur tout le continent », fait-il remarquer. Du coup, il serait difficile de se faire une idée précise de la manière dont la discrimination raciste affecte réellement les personnes de couleur, car il n’existerait de collecte de données à ce sujet. Sauf au Royaume-Uni.

Pour montrer que la situation en Europe n’est si rose que ça, il prend quelques exemples. « Il suffit de regarder la Grèce et son traitement des réfugiés. Les personnes de couleur, en particulier les noirs, souffrent souvent du comportement des autorités et de la société dans son ensemble. Le Réseau européen contre le racisme vient de déclarer que les minorités ethniques sont particulièrement touchées par le profilage racial et la violence policière pendant la pandémie de Corona ». Pour lui, la meilleure façon de montrer de la solidarité est de « mentionner George Floyd, puis de discuter des injustices racistes et de la façon dont elles affectent la vie des gens dans nos propres sociétés afin de pouvoir les prévenir. »

« Même respect que les blancs »
Aminata Touré est une politicienne du parti écologiste (Die Grünen) et vice-présidente du Parlement du Land de Schleswig-Holstein (nord de l’Allemagne).

Elle a dû avoir entendu la même chose : « Soyez heureux d’être en Europe » en non en Amérique. Pour elle, c’est comme si on disait que les Noirs devraient être « reconnaissants de ne pas être fusillés » (3). « Mais nous ne nous contentons pas de ne pas nous faire tirer dessus. Nous voulons le même respect et le même traitement que les blancs. »

Le racisme est vécu par les Noirs et les gens de couleur tous les jours, affirme-t-elle. Même en Allemagne.Ils communiquent tous de la manière la plus diverse. « Ils en parlent, ils écrivent des livres sur le sujet, ils font de la musique sur le sujet, ils se positionnent dans la société civile et la politique ». Elle cite quelques exemples de ces têtes de pont : Tupoka Ogette, Natasha Kelly, Alice Hasters, l'Initiative Schwarzer Menschen in Deutschland (« Initiative des Noirs allemands »), Each One Teach One et bien d'autres.

Selon elle, ce ne sont pas les voix qui font défaut, mais ce qui manque, c’est l’écoute. Du côté de ses compatriotes blancs.

La politicienne estime qu’en Allemagne, on n’a pas suffisamment discuté de ce sujet. On ferait comme si le racisme ne nous concernait pas, en se basant vaguement sur la devise selon laquelle « c’est pire ailleurs ». « Il n'est pas de notoriété publique que l'Allemagne a elle aussi été massivement impliquée dans les crimes coloniaux et que le racisme à l'égard des Noirs est né précisément à cette époque et est encore effectif aujourd'hui. Presque personne ne se demande ce que signifie le fait que la science raciste ait jeté les bases de l'esclavage des Noirs (« Süddeutsche Zeitung »). Nous avons beaucoup à faire. ».

Selon Touré, il est nécessaire de s'attaquer au racisme en Allemagne surtout sur le plan politique. C'est pourquoi elle a fait campagne dans le Schleswig-Holstein pour un plan d'action contre le racisme. « Il appartient à tous, de la police au pouvoir judiciaire, en passant par les écoles, l'administration publique et la société civile. J'aimerais voir quelque chose de ce genre dans chaque État fédéral. »

La jeune politicienne écolo estime que ce qui s'est passé jusqu'à présent n’est pas insuffisant. Ni ici en Allemagne, ni aux États-Unis. En 2018, Touré a participé à la conférence du Black Caucus à Washington où les Noirs ont échangé leurs points de vue sur le racisme qu’ils ont vécu partout dans le monde. « C'est ce qui fait de nous des frères et sœurs, conclut-elle. Les expériences que nous partageons et la lutte commune pour changer cette réalité de la vie pour nous. Si vous écoutez activement, vous comprendrez de quoi il s'agit. Peut-être réaliserez-vous que vous pouvez et même devez faire partie d'un mouvement, qu'on soit noir ou blanc, pour lutter pour la vie noire et la dignité des personnes noires. Et peut-être qu'au moins, vous n'aurez plus l'idée de dire à quelqu'un d'être content qu'il ne soit pas abattu ».

Huguette Hérard
N.d.l.r.

1) Deutsche Welle, 2 juin 2020
2) Bento, 2 juin 2020
3) En Allemagne, un progrès a été réalisé dans le domaine éducatif : les responsables de l’Éducation ont enlevé des programmes de cours les ouvrages scolaires contenant des représentations et références racistes d’un autre âge. Par exemple, la notion de « race » a été éliminée des livres scolaires puisqu’il n’existe qu’une seule : la race humaine.
4) Selon les statistiques sur les violences policières américaines, 24 % des personnes tuées par des violences policières sont noires, bien qu'elles ne représentent que 13 % de la population totale (Washington Post).
 

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