Le poison du racisme
À l’occasion de la mort par asphyxie de l’Afro-Américain George Floyd, les citoyens du monde s’interrogent sur la situation des Afro-Européens. En Allemagne aussi, la question est mise sur le tapis. L’occasion de passer en revue ce qu’a fait l’Allemagne jusqu’ici contre le racisme ? Un aperçu des initiatives étatiques et civiles contre le racisme.
Angela Merkel n’a pas froid aux yeux. Répondant à un journaliste lors d’une émission télévisée sur les émeutes raciales aux USA, elle a fermement affirmé que les Allemands feraient mieux de « balayer devant leur porte ». Une façon à peine voilée de dire qu’en Allemagne, le racisme est aussi présent. Il y a quelques mois, la chancelière fédérale s’étonnait du fait que, pourtant d’origine polonaise, personne n'a jamais remis en question sa nationalité ni posé de question sur sa provenance, alors qu’une Afro-Allemande doit entendre cette question toute sa vie. Une autre manière sans détour de mettre le doigt sur le racisme. Elle a le mérite de mettre les points sur les i, à la différence de son homologue américain qui a plutôt tendance à diviser la société, en accentuant une bipolarisation.
En principe, l'Allemagne est un pays dont la société est pluraliste, façonnée par la diversité des modes de vie. Fondée sur l'inviolabilité de la dignité humaine (1), la Loi fondamentale est la base de cette coexistence. Cependant, les valeurs démocratiques fondamentales doivent être soulignées encore et encore et être défendues contre la discrimination, la xénophobie et l'antisémitisme. On ne saurait trop y insister après l'attaque d'extrême droite à Hanau le 19 février 2020, au cours de laquelle dix personnes ont été assassinées. L'assassinat du président du district de Kassel Walter Lübcke en juin 2019, la tentative d'attentat contre la synagogue de Halle en octobre 2019 et le massacre de Hanau en février 2020 : les actes meurtriers perpétrés par des extrémistes de droite s'accumulent. Walter Lübcke a été le premier homme politique à être victime d'une attaque terroriste de l’extrême droite après la guerre. Depuis très longtemps, aucun auteur isolé à motivation raciste n'a tué autant de personnes en République fédérale.
Commentant l’acte meurtrier, la chancelière Angela Merkel a évoqué le « poison du racisme », du « poison de la haine ». De nombreux hommes politiques s'accordent à dire que « l'extrémisme de droite et le terrorisme d'extrême droite constituent actuellement la plus grande menace » pour la démocratie allemande. À la suite de l'attaque, le gouvernement fédéral a annoncé qu'il allait mettre en place un groupe d'experts sur l'islamophobie et un comité ministériel sur l'extrémisme de droite.
Au cours des quatre premiers mois de 2019, la police a déjà identifié plus de 5 000 délits en provenance de l’extrême droite. C'est à ce résultat qu’est parvenu le gouvernement fédéral après les demandes d’enquêtes mensuelles de la vice-présidente du Bundestag Petra Pau (Parti de gauche) et de son groupe parlementaire. De janvier à avril 2019, un total de 5 101 crimes « avec un fond d’extrémiste de droite » ont été signalés, selon la réponse du gouvernement en avril. 226 infractions ont été violentes. Au moins 125 personnes ont été blessées lors d'attaques menées par des néonazis et d'autres groupes de droite.
Mesures antiracistes
Comme stratégie d'État contre le racisme en Allemagne, il y a un « Plan national d'action contre le racisme ». Le gouvernement allemand l'a mis à jour en juin 2017. Il prévoit notamment que les personnes touchées par la discrimination bénéficient d'une protection, que la violence raciste soit punie et que le racisme et la haine sur Internet soient combattus (2). « L'éducation politique, la diversité dans la vie professionnelle et la participation de la société civile doivent être encouragées », explique le site d’informations sur la politique allemande « Deutschland.de » dans son édition du 23 mars dernier.
Dans cette publication, ce centre d’informations officiel explique qu’il existe aussi d’autres instances pour lutter contre le racisme. Par exemple, pour prévenir l'extrémisme et promouvoir la démocratie, le gouvernement a mis sur pied un programme fédéral appelé « Demokratie leben » (vivre la démocratie). Ce dernier s'adresse aux enfants, aux jeunes et aux jeunes adultes. Depuis 2015, le ministère fédéral des Affaires familiales soutient des projets qui favorisent la démocratie et qui luttent contre la haine. Rien qu'en 2019, 115,5 millions d'euros étaient mis à disposition à cette fin.
Au sein du « Forum contre le racisme », le gouvernement fédéral et quelque 90 organisations non gouvernementales discutent régulièrement de la manière dont ils entendent lutter contre le racisme.
D’autre part, les personnes victimes de discrimination – que ce soit en raison de leur origine ethnique, leur religion, leur idéologie, leur identité sexuelle, leur âge, leur sexe ou à cause d’un handicap – peuvent contacter « l'Agence fédérale de lutte contre la discrimination ».
La société civile s’organise aussi
De l’avis des officiels, la démocratie et la tolérance se développent dans l'interaction respectueuse entre les gens, que ce soit dans la rue, en tant que voisins, camarades de classe ou comme collègues. C'est pourquoi le gouvernement pense utile de soutenir les acteurs de la société civile, indique « Deutschland.de ». De nombreuses associations, groupes et projets dans toute l'Allemagne sont mis en réseau sous l'égide de « l'Alliance pour la démocratie et la tolérance – contre l'extrémisme et la violence » (BfDT). Cette structure propose des services de conseil, prévoit l'échange d'expériences et se porte aussi à l'attention du public. Le BfDT est lié à « l'Agence fédérale pour l'éducation civique » (3)vieille de 68 ans et bénéficie de son expertise. Le site web de « l'Alliance pour la démocratie et la tolérance » présente des projets et les citoyens peuvent y rechercher des initiatives dans leur domaine.
Diverses fondations allemandes s’engagent contre l'extrémisme de droite, le racisme et l'antisémitisme, affirme « Deutschland.de ». Par exemple, la « Fondation Amadeu Antonio », fondée en 1998, la « Fondation F.C. Flick », la « Fondation Mémoire, responsabilité et avenir » et la « Fondation contre le racisme », qui coordonne le programme des Semaines internationales contre le racisme en Allemagne.
Dans tous les länder allemands et au niveau local, il existe un travail d'éducation visant la discrimination dans le but de favoriser une coexistence tolérante. En Allemagne, quelque 2 500 écoles ont déjà rejoint le réseau européen « École sans racisme – École avec courage ».
Le grand mouvement de protestation qui a gagné les grandes villes d’Allemagne après le meurtre de l’Afro-Américain George Floyd, montre qu’une bonne partie des Allemands rejette le racisme. Parallèlement, on constate que les attitudes racistes sont devenues de plus en plus acceptables. Selon une étude de l'université de Leipzig rendue publique il y a deux ans, près d'un Allemand sur trois a des réserves à l'égard des étrangers. Cette tendance est observée depuis l’émergence des deux formations d’extrême droite : AfD (“Alternativepour l’Allemagne), parti populiste de droite, fondé en 2013 et Pegida (Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident), une organisation anti-islamique, xénophobe, populiste et raciste. Quant à l’AfD, il a même réussi le saut dans le parlement fédéral et c’est tout dire. Les antiracistes ont donc du pain sur la planche.
Huguette Hérard
N.D.L.R.
(1) « La dignité de l’être humain est intangible. Tous les pouvoirs publics ont l’obligation de la respecter et de la protéger », dit l’article de la Constitution de la République fédérale d’Allemagne adoptée le 23 mai1949.
(2) Dans ce plan national, la discrimination à l'égard des homosexuels et des transsexuels est également interdite.
(3) L'Agence fédérale pour l'éducation civique (Die Bundeszentrale für politische Bildung, bpb) a été fondée en 1952 en tant que Centre fédéral pour le service intérieur de la République fédérale d'Allemagne. Elle porte son nom actuel depuis 1963. La bpb est une autorité subordonnée au sein du portefeuille du ministère fédéral de l'Intérieur, basé à Bonn.
Si vous avez déjà créé un compte, connectez-vous GRATUITEMENT pour lire la suite de cet article.
Pas encore de compte ? Inscrivez-vous
0 commentaire
Les échanges courtois et argumentés font la qualité du débat.
Connectez-vous pour commenter. Un compte garantit que votre nom n'est utilisé que par vous.
Se connecter Créer un compte
Aucun commentaire pour l'instant. Soyez la première personne à réagir.