Une Afro-allemande fait des suggestions contre le racisme
Dialika Neufeld (38 ans) est Afro-Allemande, journaliste chez l’une des revues allemandes les plus prestigieuses « Der Spiegel » (1). Au milieu de cette levée de boucliers contre le racisme qui a lieu partout et en Allemagne, elle frappe un poing sur la table. Retentissant !
Il y a 3 ans, elle a publié un reportage très documenté sur l’extrême droite qui a repris du poil de la bête depuis quelques années. Elle a observé – et elle n’est pas la seule – qu’il en est ainsi depuis que le mouvement islamophobe Pegida (2) chauffe la société avec son discours xénophobe et que l’AfD (3) a le vent en poupe. Ce parti fasciste, nazi, raciste et xénophobe a même fait le saut au parlement, pour tout dire. Depuis que ces voix racistes lèvent le ton, le climat social a changé. Les Afro-Allemands et les étrangers doivent faire attention, surtout à l’est de l’Allemagne anciennement communiste.
Cette semaine, Dialika Neufeld a écrit l’éditorial dans le dernier numéro de « Der Spiegel » et le titre est fort : « Unsere George Floyds » (« Nos George Floyd »). Le chapeau déjà annonce la couleur : « Pendant trop longtemps, la classe politique et la société ont détourné le regard : L'Allemagne a également un problème de racisme. Il est grand temps de faire quelque chose à ce sujet ».
Il faut reconnaître que l’Allemagne n’est pas les États-Unis. Les noirs ne sont pas tués à bout portant dans la rue. Mais il y a un racisme « latent » au sein de la police. Comme l’a reconnu la cheffe du Parti social-démocrate (SPD), Saskia Esken, et qui, en conséquence, demande qu’on procède à un examen indépendant à propos de l’usage excessif de la force. Il ne faut pas dire, tonne Dialika Neufeld, que « ce n’est pas trop grave ». Qu’il ne s’agit que de « quelques crânes rasés de l’Est ». Ou que ce ne sont « que des cas individuels ».
Depuis que des dizaines de milliers de personnes descendent dans les rues pour manifester contre le racisme, de nombreux Noirs et gens de couleur décrivent dans les médias leurs expériences de la vie quotidienne en Allemagne. Donc selon elle, le racisme n'est pas un cas isolé. Beaucoup de ceux qui n'appartiennent pas à la majorité blanche le vivraient « à petite et grande échelle ». « Le racisme blesse. Divise. Tue. Il concerne des millions de personnes, même en Allemagne ».
Elle constate qu’il a fallu le meurtre de George Floyd aux États-Unis, les 8 minutes et 46 secondes de l'agonie d'un Noir, captées sur vidéo, pour déclencher dans son pays un vrai débat sur la question. Une discussion qui, d’après Neufeld, aurait dû se tenir depuis longtemps. Le problème du racisme en Allemagne aurait pu être posé bien avant ainsi que la manière d’y faire.
En Allemagne, on n’a pas la situation existant aux États-Unis. Mais on a quand même révélé quelques bavures policières aussi déplorables que révoltantes. La journaliste avance trois cas connus. En 2001, un homme nommé Achidi John est mort après que la police l'eut forcé à prendre des médicaments émétiques. En 2005, un dénommé Oury Jalloh a été brûlé à mort dans la cellule d'un commissariat de Dessau, attaché à un canapé. En 2019, William Tonou-Mbobda est mort dans un hôpital de Hambourg après avoir été retenu de force par le personnel de sécurité. L'Initiative « Death in Custody » ("Mort en détention") tente de recenser le nombre de Noirs et de personnes de couleur morts en détention ou par des tirs de la police depuis 1990. Il y aurait même un résultat préliminaire : 159 cas, « bien que les causes de nombreux décès n'aient pas été élucidées de manière concluante ».
Selon le gouvernement fédéral, près d'une centaine de personnes sont décédées au cours de la même période des suites de la violence de l’extrême-droite. « Il y a toujours eu de l'horreur, souvent des protestations, mais jamais de mouvement. Et jamais les politiciens n'ont réagi par des mesures courageuses pour apporter des changements profonds ».
Cas occultés
Neufeld déplore le fait qu’au lieu de condamner ces faits intolérables, « de nombreux cas ont été de nouveau occultés, souvent non résolus, cochés comme des destins tragiques individuels ». Selon elle, on minimise toujours ce problème. Elle n’est pas la seule à le penser : le chercheur allemand spécialisé dans les conflits, Andreas Zick, a observé cette tendance à minorer chez beaucoup de ceux qui ne sont pas touchés par le racisme, ce qui fait persister le problème.
La journaliste estime qu’il est grand temps d’en discuter. De dire qu’il existe un terrain solide sur lequel de tels actes racistes, les violences et les discriminations se développent. Surtout que maintenant, un large public est à l'écoute, ce qui est nouveau. « Les chercheurs en matière de protestation parlent d'une dynamique, commente-t-elle.Tout comme dans le mouvement pour le climat, qui a réussi l'année dernière à mobiliser des millions de personnes dans le monde entier avec "Fridays for Future" et à imposer ainsi le changement climatique à l'ordre du jour politique ». C’est le moment d’en discuter pour pouvoir y trouver des solutions.
Mais par où commencer ?, se demande-t-elle. L'éventail des expériences racistes est large et les Allemands devraient discuter de tous les aspects et manifestations de ce fléau. « Il y a, énumère-t-elle, l'expérience de l'homme qui est le seul à être contrôlé par la police dans un train complet, l'expérience de l'enfant dont des inconnus touchent les boucles sans qu'on le lui demande. Il y a le footballeur qui est conduit hors du stade sous des cris de singes. L'acteur qui ne trouve que des rôles de réfugiés. La mère qui ne trouve pas d'appartement, le stagiaire qui ne peut pas trouver de travail à cause de la couleur de sa peau. C'est suffisant ! »
Ce n’est pas que l’Allemagne au niveau officiel ne fait rien. Pas plus tard que la semaine dernière, le Land de Berlin a adopté une loi anti-discrimination visant à interdire la discrimination des citoyens par les services de l’État. Il s'en est suivi une résistance réflexe, de la part de la police, des partis conservateurs. Pour Dialika Neufeld, c'est un « réflexe familier quand il s'agit de racisme ». Les critiques disent que les institutions étatiques ne devraient pas être placées sous « suspicion générale ».
Pour elle, il s’agit plutôt de protéger les personnes, et c’est le rôle de la police. À la différence d’autres critiques qui ne font que dénoncer, elle a le mérite de donner des conseils pratiques judicieux. Par exemple, elle estime que l’administration, la justice et les programmes d'études doivent être examinés, à l’échelle nationale. Des organismes indépendants de traitement des plaintes devraient être mis en place et davantage de fonds devraient être alloués aux organisations antiracistes. En outre, il est « nécessaire d'éduquer et de punir de manière cohérente tous les cas de discrimination et de violence racistes ».
Et puis il y a la « responsabilité de chaque individu de se remettre en question de manière critique, de s'informer, de défendre ses semblables ». Courage civil. « Tôt ou tard, le racisme concernera tout le monde, surtout lorsque nous allons nous demander dans quel type de société nous voulons vivre ».
Huguette Hérard
N.D.L.R.
1) « Spiegel », 13 juin 2020
2) Patriotes européens contre l'islamisation de l'Occident, mouvement islamophobe créé en 2014.
3) Alternativ für Deutschland (Alternative pour l’Allemagne), parti fondé en 2013.
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