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Un cabinet ministériel contre le racisme est créé en Allemagne

Un cabinet ministériel contre le racisme est créé en Allemagne

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Yasemin Shooman (40 ans) mène des recherches sur le racisme. Directrice scientifique du Centre allemand de recherche pour l'intégration et la recherche en migration (DeZIM) à Berlin, cette Berlinoise a auparavant dirigé les programmes de l'Académie du musée juif. Dans une interview accordée à « Der Spiegel » (13 juin 2020), elle explique comment le racisme structurel fonctionne en Allemagne et ce qui est – ou doit encore être fait – pour le contrecarrer.

« Aux États-Unis, les gens ne protestent pas seulement contre la violence policière. C'est bien plus que cela », fait remarquer Yasemin Shooman d’entrée de jeu. Il s’agit aussi de problèmes matériels. Comme on le sait et en particulier depuis la crise du coronavirus, les Noirs sont touchés de manière disproportionnée par la pauvreté, ils bénéficient de soins de santé médiocres et ont moins accès à l'éducation. Ce sont, ajoute-t-elle, des problèmes structurels qui existent aussi en Allemagne où « certains groupes de population courent un risque plus élevé de s'appauvrir ou d'abandonner l'école ». L’Agence allemande anti-discrimination a reçu, en 2019, plus de 3 500 plaintes pour discrimination et a noté une hausse significative de la haine ethnique.

Pour ce qui est du racisme structurel en Allemagne, elle dénonce le « racial profiling » (le délit de faciès) en cours au sein de la police. Ce sont les personnes qui sont contrôlées plus fréquemment sur la base de caractéristiques phénotypiques, telles que la couleur de la peau, indépendamment de tout soupçon. Shooman évoque des études qui montrent aussi que « systématiquement » les enseignants évaluent plus négativement les enfants dont les noms ont une consonance non allemande. « Ce n'est pas nécessairement parce qu'ils supposent que les élèves portant des noms turcs, par exemple, seraient moins intelligents, fait-elle. La raison en est plutôt l'idée automatique selon laquelle ces écoliers proviennent d'un milieu défavorisé sur le plan éducatif. »Elle veut montrer que plusieurs sortes de discriminations - l'origine ethnique et l'appartenance à une classe sociale -, sont finalement étroitement liées.

Peut-on donc qualifier ces enseignants de racistes ? Avant de répondre à cette question, elle balaie l’idée que le racisme ne peut être qu’intentionnel. « Mais le racisme ne doit pas être considéré uniquement comme un problème d'individus ayant des objectifs vils », dit-elle. Une façon de dire qu’on peut être raciste sans le savoir. C’est pour cela qu’elle nous invite à prêter aussi attention aux « structures » et aux « routines institutionnelles » où les personnes peuvent être désavantagées sans qu’il y ait consciemment de mauvaises intentions. C’est le racisme non intentionnel.


Elle explique que cette interprétation erronée existe parce qu’en Allemagne, le racisme et l'antisémitisme ont été considérés comme des phénomènes historiques pendant bien trop longtemps. « Beaucoup croyaient que nous les avions vaincus en acceptant les crimes du national-socialisme », précise-t-elle. Dans cette optique, pour beaucoup, le racisme est un phénomène qui n'existerait que chez les extrémistes de droite. Dans le lot, le racisme inconscient n’est pas pris en compte.


Après les incendies criminels à motivation xénophobe de Solingen et Mölln dans les années 1990, il y a eu en Allemagne un débat sur la xénophobie. Mais Shooman a constaté que l'attention s'était à nouveau rapidement dissipée. À ce stade, elle a découvert que ses compatriotes préfèrent utiliser le terme de « xénophobie » dont deux mots sont utilisés en allemand pour l’exprimer : « Ausländerfeindlichkeit » (littéralement traduit par « hostilité à l’égard de l’étranger ») et « Fremdenfeindlichkeit » (« hostilité à l’égard de l’inconnu »). D’après l’experte en racisme, ces deux concepts constituent des termes évasifs et alternatifs qui se sont imposés dans ce pays « parce que le concept de ’’race’’ est devenu tabou à la suite des crimes des nationaux-socialistes ». Et ce serait, pour cette raison, que les Allemands évitent le terme « racisme ».


Il existe plusieurs racismes

Mais Shooman admet que ce n'est pas parce qu'il n'est plus question de « races » que le racisme a disparu. Ce sont, dévoile-t-elle, seulement les formes d'expression qui ont changé. Aujourd'hui, l'argument repose moins sur des théories de « races » (qui est biologiquement indéfendable) que sur l'appartenance ethnique, culturelle ou même religieuse. « Cependant, signale-t-elle avec justesse, la fonction reste, entre autres, d'exclure les groupes marqués comme « étrangers » de l'accès aux ressources matérielles et symboliques et de légitimer le statut privilégié de son propre groupe ».

Parmi les personnes touchées par le racisme en Allemagne, la chercheuse dénombre cinq groupes « particulièrement vulnérables » : les Noirs, les Sinti et les Roms, les musulmans et les personnes liées à la Covid-19, dont les Asiatiques. Le racisme anti-asiatique étant devenu plus visible « même s'il ne faut pas oublier que ce groupe (les Asiatiques) ont aussi été la cible de violences racistes dans le passé, si l'on pense, par exemple, aux émeutes de 1992 à Rostock-Lichtenhagen ».

Elle désigne aussi les Juifs comme un groupe vulnérable, même si elle convient qu’on ne peut facilement intégrer l'antisémitisme dans le terme générique de racisme. « L'antisémitisme fonctionne différemment, précise-t-elle. On le retrouve plus chez les théoriciens du complot. Alors que le racisme consiste à présenter les autres comme inférieurs, l'antisémitisme concerne des choses comme la prétendue conquête des Juifs pour la domination du monde. Il s'agit donc plus de la supériorité supposée terrifiante de cette minorité que de son infériorité ».


Invitée à parler sur la gravité du racisme anti-musulman en Allemagne, Shooman se réfère à des sondages d'opinion et des analyses du discours politique et médiatique, qui montrent qu'il s'agit de « l'une des formes de racisme les plus largement acceptées ». Ce serait comparable au racisme contre les Sinti et les Roms. « Les populistes de droite l'expriment de la manière la plus flagrante, mais elle a atteint le milieu de la société. Les exemples d'attaques de mosquées et de violence anti-musulmane sont innombrables. Jusqu'à présent, cependant, le phénomène n'a pas reçu l'attention nécessaire. »


Malgré tous ces faits négatifs, Shooman voit des évolutions positives dans la manière dont les Allemands font face au racisme. Par exemple, elle estime qu’il est devenu « plus facile de s'attaquer à ces problèmes ». Elle prend comme exemple positif l’actuel Comité ministériel formé en février dernier pour lutter contre le racisme et l'extrémisme de droite, ce qui montre que la question est enfin abordée au plus haut niveau politique. « Nous avons besoin d'une stratégie à long terme dans ce domaine ».

« À quoi devons-nous faire attention pour nous exprimer sans discrimination ? Beaucoup de gens ne savent plus comment se comporter ? », demande Katrin Elger, la journaliste. Beaucoup d’Allemands de souche font attention en s’adressant à leurs compatriotes de couleur pour ne pas être taxés de racistes, ce qu’ils considèrent comme particulièrement blessant. « En gros, recommande Shooman, il est important de réfléchir aux endroits où le langage peut blesser ou marginaliser. »

Huguette Hérard

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