Adidas accusé de racisme
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Des employés d’Adidas, victimes de blagues et d’insultes racistes, c’est ce que nous apprennent des confrères allemandsdu journal «Der Spiegel » (1). La firme entend à l’avenir prendre au sérieux ces cas en étant plus à l’écoute de ses employés, mais des documents dont dispose cette revue allemandemontrent à quel point il est difficile pour ce groupe de gérer cette embarrassante affaire.
Un cas concret pris par les confrères : celui de l’Allemand, Aaron Ture. Il est Noir et gay. En 2017, il a obtenu un poste au siège central d’Adidas à Herzogenaurach, en Bavière, dans le cadre du programme de développement « Future Talent ». Un rêve s'est réalisé pour lui. « Cet emploi était d'autant plus important pour lui qu’il s’agissait de travailler dans une entreprise qui gagne des milliards grâce aux athlètes noirs. » Mais ce qu'il a vu, l'a déçu : « des équipes blanches et masculines bricolent des modèles de chaussures pour un groupe cible afro-américain ». Ou encore un programme de soutien aux réfugiés, « où sur 15 stagiaires, un seul a obtenu une place de formation ». Quant aux Noirs et personnes de couleur, on pouvait les « compter sur deux mains » dans l'entreprise.
« C'est un calcul qui s'applique probablement à de nombreuses entreprises de Dax. Mais avec Adidas, ça fait particulièrement mal », commente le journal. Pratiquement aucune autre entreprise allemande ne fait autant de publicité auprès d'athlètes et d'artistes noirs que ce groupe. « La coopération avec des chanteurs américains tels que Kanye West, Beyoncé et Pharrell Williams a inspiré toute une génération de jeunes noirs pour la compagnie des trois bandes, rappellent les reporters. En matière de communication externe, Adidas s'est depuis longtemps adapté à cette nouvelle époque ; ses sujets publicitaires montrent des modèles de toutes les couleurs de peau ». Cependant, en interne, « un conflit latent menace de déchirer l’entreprise », affirment-ils, documents et chats à l’appui.
Ce conflit a été porté sur la place publique la première fois en juin 2019. Dans un important rapport du « New York Times », on a pu constater à quel point les perceptions externes et internes étaient éloignées chez Adidas.Alors que l'entreprise se pare de célébrités noires pour ses campagnes, les employés noirsse sentent, eux, discriminés et ignorés dans leur propre entreprise, a-t-on rapporté. Deux employés ont également fait état de blagues et d'insultes racistes qu'ils ont dû endurer. De plus, à l'époque - et jusqu’à aujourd'hui d’ailleurs -, ce sont « principalement des Blancs » qui siègent aux échelons supérieurs de la direction.
Selon les reporters de « Spiegel », la question sur la façon dont Adidas allait réagir aux accusations répétées de racisme dans sa propre maison a été soumise de façon anonyme. La cheffe de personnel qui devait s’occuper de ces accusations de racisme au sein du groupe Adidas en Bavière, Mme Karin Parkin, parle de « rumeurs ». « Des ragots sans importance. »
La conséquence de cette occultation ne s’est pas fait attendre. « Des groupes se sont rapidement constitués en interne pour exiger des excuses, des larmes de colère auraient été versées lors de débriefings internes, mais les courriels adressés au conseil d'administration sont restés sans réponse, rapportent les journalistes. A Portland, une "coalition" autoproclamée d'employés noirs s'est créée, et a rédigé un document "d'urgence" de 32 pages pour rappeler au groupe sa responsabilité. Cependant, beaucoup de ceux qui se sont plaints n'ont reçu qu'un simple accusé de réception. »
Adidas s’excuse et répare
Aujourd’hui à Adidas, certains admettent ouvertement qu'ils ont sous-estimé la question pendant trop longtemps. La mort de George Floyd semble avoir accéléré les choses. Cela a commencé fin mai, lorsque la compagnie a visiblement hésité à se montrer solidaire des centaines de milliers de manifestants. Sur Instagram, Adidas a barré le mot « Racisme » d'une barre rouge, « complétée par quelques platitudes générales ». De nombreux employés noirs ont été « horrifiés ». Plus de 200 d'entre eux ont protesté devant le siège de la société à Portland, et la designer américaine Julia Bond (33 ans) a accusé la société dans une lettre de « haute tolérance pour le racisme ». Dans des interviews, elle s’est souvenue des insultes racistes de collègues, le vice-président du département design aurait même choisi un motif avec un drapeau confédéré (symbole de l’esclavage et de l’oppression des Noirs) pour une présentation interne. On a évoqué les propos de la cheffe du personnel qui avait parlé de « ragots ». Aaron Ture s’attendait à ce qu’elle présente des excuses.
Karen Parkin s’est finalement excusée, le 19 juin. Mais ses regrets n’ont pas beaucoup aidé. Les employés lui ont reproché de ne le faire qu’à cause de la mort de George Floyd. Finalement elle a donné sa démission, le 30 juin dernier. « Pour Adidas, estime le journal, ce départ marque un tournant, et la compagnie est désormais passée en mode réparation ». La société prévoit d'investir 120 millions d'euros pour le renforcement des communautés noires aux États-Unis, 30 % des nouvelles embauches iront à des Noirs et des Latinos, et Adidas financera 50 bourses universitaires pour des étudiants afro-américains - chaque année. Il n'y a pas de projets ni de programmes similaires en Allemagne, parce que, selon le porte-parole, la main-d'œuvre est déjà « très hétérogène ». À Herzogenaurach, des personnes de plus de cent pays y travaillent. Dans une vidéo de près de quatre minutes, que le PDG KasperRorsted a enregistrée pour son personnel en juin, il présente des regrets et des excuses. Il a confié avoir, ces dernières semaines, écouté « attentivement » les employés noirs, qui lui ont raconté leurs expériences dans l'entreprise. « C'était une expériencehumiliante. »
Et, selon le journal, cela vaut pour toutes les filiales et succursales d’Adidas. Les journalistes se réfèrent aux propos de l’Afro-Allemand Ture qui leur a rapporté quelques erreurs fatales de l’entreprise. Par exemple, pour célébrer le « Black HistoryMonth » aux États-Unis l'année dernière, Adidas avait présenté une sneaker (basket) faisait partie de la série « Uncaged » était entièrement blanche. « Une chaussure blanche pour l'histoire des Noirs, c'est une idée qu'il faut d'abord trouver. », ironise le journal. Beaucoup d'employés avaient exprimé des inquiétudes, mais elles avaient « tout simplement été ignorées ». Finalement, après une avalanche de critiques de courte durée, Adidas a de nouveau retiré la chaussure du marché.
Pour les confrères, il est difficile de demander pardon. « Dans les amitiés et les relations, la difficulté de s’excuser est souvent due à la fierté mais dans les entreprises, elle est généralement due à la peur des conséquences juridiques ». Toute personne qui admet sa culpabilité passée peut être poursuivie. Finalement, le pas est franchi. Début juin, Adidas a pris une position claire avec le slogan indubitable « Black LivesMatter ».
Malgré tout, le journal indique que des documents internes, dont il dispose, montrent à quel point les formulations ultérieures ont fait l'objet d'une lutte acharnée. Il informe qu’uneéquipe de neuf hommes devait élaborer le texte, dont un membre était noir. Mais alors qu'une première version contenait encore une excuse claire (« genre nous avons échoué, et nous avions tort »), un aveu des erreurs passées, la version qui a finalement été publiée n'y faisait pas référence. « En trois séries de révisions, le texte a apparemment été de plus en plus édulcoré par les principaux dirigeants d'Adidas, et lors de la dernière série, aucun employé noir n'aurait été invité. La peur allemande a triomphé d'une position claire ».
Toujours est-il que pour Aaron Ture, il faut « un changement global et systémique ». Selon lui, Adidas en Europe reste encore « blanche ». Et en Allemagne, c’est peu divers. « La nomination d'un Danois (un étranger) à la présidence du conseil d'administration (de la branche allemande d’Adidas) a constitué un grand pas en avant. », conclut le journal.
Huguette Hérard
(1) Der Spiegel, édition du 7 juillet 2020, section économie.
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