Les Belges face à leur passé
Les Congolais viennent de fêter leur soixante ans d’indépendance. L’actuel Roi des Belges regrette ce qui s’est passé pendant la colonisation. Mais la communauté belgo-congolaise et les afro-descendants du mouvement post-colonial ou décolonial n’y voient « qu’un pas » et veulent plus.
« Assassin, assassin ! », ont scandé les manifestants qui ont étalé de la pein-ture rouge sur la statue de Léopold II. C’était dans la foulée des protestations contre le racisme et la violence policière qui ont éclaté aux États-Unis pour s’étendre en Europe en mai dernier. Partout en Belgique, des statues et des monuments à l’effigie de Léopold II ont été salis ou enlevés, les panneaux de signalisation, peints. Le monarque contre lequel les haines et les colères se focalisent, Léopold II, a régné sur le Congo de 1885 à 1909 (1). Ce pays d’Afrique centrale 80 fois plus grand que la Belgique était considéré comme sa propriété privée. On l’accuse d’avoir gouverné le Congo avec cruauté, ce qui aurait conduit à la mort de millions de Congolais ; certains historiens parlent de 10, d’autres jusqu’à 15 millions de victimes (2). Quiconque s’opposait au système colonial imposé par les Belges devait craindre une punition brutale : les photos et les rapports sur les mains coupées en témoignent. Ainsi, ce cruel châtiment serait maintenu jusqu’à l’indépendance du Congo le 30 juin 1960. Mais 60 ans plus tard, de nombreux enfants naissent dans une vie de pauvreté abjecte, en dehors d’une petite élite.
À Anvers, une statue du roi belge Léopold II a été vandalisée et enlevée. À Mons et à Louvain, les conseils municipaux ont dû entreposer, en attendant, des monuments à la gloire de Léopold dans des salles de conserva-tion.
Face à ce mouvement de colère, le Parlement belge est appelé à traiter de ces questions. Le chef du groupe libéral flamand, Patrick Dewael, entend proposer à ses collègues des autres partis de créer une commission d’experts pour enquêter en profondeur sur les atrocités commises au Congo sous le règne de l’ancien monarque. Ce sera pour la première fois dans l’histoire du pays qu’une telle investigation sera menée. « Il est temps pour la Belgique de se réconcilier avec son passé colonial », estime Dewael.
Le Parlement belge est favorable à une enquête sur le passé colonial. Jusqu’ici ni la famille royale belge ni le gouvernement n’avaient exprimé des regrets pour les crimes de cette époque. Seuls les enfants nés de pères belges au Congo, au Rwanda ou au Burundi dans les années 1940 et 1950 ont eu ce privilège. En avril 2019, le Premier ministre de l’époque, Charles Michel, avait présenté ses excuses à ces enfants nés d’un père belge et d’une mère africaine qui ont été arrachés à leur mère et amenés en Belgique, où ils ont grandi dans des orphelinats ou dans des familles d’accueil. Cependant, il n’y a pas encore eu d’enquête plus large de l’État. Maintenant il y a un soutien au Parlement pour un travail sur le passé. Même l’approbation du parti nationa-liste flamand N-VA ne semble pas impossible : le chef du parti Bart De Wever avait déjà demandé au roi de s’excuser en 2019.
Alors que les protestations se multiplient, de nombreux Belges se demandaient ce que fera le roi Philippe, un descendant de Léopold II. Il est resté longtemps silencieux.
Le Roi s’excuse
On s’attendait donc à ce que les choses se passent comme d’habitude, à ce que la famille royale s’esquive et reste silencieuse. Mais le roi belge Philippe s’est exprimé. L’anniversaire de l’indépendance congolaise a été une occasion en or. Dans une lettre adressée au président congolais Félix Tshisekedi, le roi a félicité le pays à l’occasion du soixantième anniversaire de son indépendance et a évoqué le passé. Lorsque le pays africain appartenait encore à son ancêtre Léopold II, il a reconnu que des « actes de violence et de cruauté » y avaient été commis, « qui pèsent encore lourdement sur notre mémoire collective ». « Notre histoire est faite de réalisations communes, mais a aussi connu des épisodes douloureux ! », a décrit le roi actuel tout en reconnaissant que la période coloniale ayant suivi a également causé des « souffrances et des humiliations ». « Je tiens à exprimer mon profond regret face aux blessures de ce passé, dont la douleur se fait encore sentir aujourd’hui en raison de la discrimination qui existe encore trop souvent dans notre société ! », a-t-il poursuivi.
Jamais auparavant un roi belge n’est allé aussi loin dans la reconnaissance de cette tranche d’histoire. Aucun roi belge n’avait été aussi proche d’un aveu public. Le roi Philippe est le premier souverain régnant à exprimer ouverte-ment ses regrets à ce sujet jugeant que « pour renforcer davantage nos liens et développer une amitié encore plus féconde, il faut pouvoir se parler de notre longue histoire commune en toute vérité et en toute sérénité ».
Certains Afro-Belges jugent que la démarche du roi est un « grand pas », tou-tefois insuffisant. Ils veulent réparation. La grande communauté africaine en Belgique qui se bat pour la réparation voit un lien entre le passé et son présent. « Des études montrent que 60 % des Noirs en Belgique ont un diplôme universitaire. Chez les Belges blancs, ce chiffre est de 30 %. Néanmoins, le chômage des Noirs est quatre fois plus élevé. « C’est une conséquence du racisme structurel, voilà le vrai problème », déclare par exemple Mireille-Tsheusi Robert (38 ans) au journal « Die Zeit » (12 juillet 2020). Depuis 15 ans, cette femme lutte contre le racisme structurel en Belgique au sein de l’association Bamko-Cran. Un cas typique évoqué par le journal, celui de Paul Rusesabinga, ancien directeur adjoint de l’hôtel Mille Collines à Kigali. Devenu célèbre grâce au film « Hotel Rwanda » (2004), Rusesabinga avait sauvé la vie de centaines de personnes pendant le génocide au Rwanda en 1994 en les hébergeant dans son hôtel. Ayant obtenu l’asile en Belgique en 1996, « il a à peine réussi à joindre les deux bouts en tant que chauffeur de taxi à Bruxelles », rapporte Ulrich Ladurner du quotidien allemand « Zeit ».
Toujours d’après Ladurner, jusqu’à l’indépendance du Congo en 1960, la communauté des Belges d’origine africaine est restée très réduite, car les au-torités limitaient strictement l’immigration en provenance des colonies. La plupart des Belges noirs viennent du Congo, du Rwanda et du Burundi. Après 1960, ils sont venus en Belgique principalement pour étudier, la plupart avec la ferme intention de retourner dans leur pays d’origine. Ce n’est qu’après le génocide au Rwanda en 1994 et la chute du dictateur de longue date Mobutu au Zaïre, comme on appelait alors le Congo jusqu’à l’éviction de Mobutu du pouvoir en 1997 que le nombre d’Africains vivant en permanence en Belgique a fortement augmenté. Aujourd’hui, selon Mireille-Tsheusi Robert, quelque 250 000 personnes d’origine africaine vivent dans ces pays, dont 50 000 dans la capitale, Bruxelles.
Le combat contre le racisme donne de temps en temps des résultats positifs. En 2018, les Belges ont rendu hommage à Patrice Lumumba, le premier Premier ministre du Congo indépendant, en donnant son nom à une place à Bruxelles. La place n’est qu’à quelques mètres de la fresque murale Porte de Namur, quartier commercial africain à Bruxelles. Lumumba a été assassiné en 1961 par des soldats sous commandement belge. Même si le mouvement postcolonial reste accroché au passé, il existe beaucoup de Congolais et d’afro-descendants qui en appellent aussi à mettre surtout l’accent non pas sur le passé, mais sur les problèmes cruciaux actuels du continent, mais leurs voix, modérées, sont plutôt occultées ces derniers temps.
Huguette Hérard
N.d.l.r.
1) En 1830, la Révolution belge conduit à la séparation d’avec les Pays-Bas. La Belgique devient une monarchie constitutionnelle. Léopold II, le fils du premier roi, reçoit le Congo comme sa propriété privée. Après avoir exploité et opprimé dans le sang par l’esclavage et le travail forcé le Congo aux fins de gagner de l’argent avec le caoutchouc et l’ivoire, Léopold II remet en 1908 la colonie à l’État.
2) L’ancien administrateur territorial, André de Maere d’Aertrycke (91 ans) a démenti ce chiffre. S’exprimant dans une vidéo après les paroles de regret du Roi, il a affirmé que d’après le recensement fait à l’époque, il n’existait pas 2 à 3 millions de Congolais lorsque ce pays était sous obédience belge. Selon Laurent, le frère du Roi actuel, Léopold II n’ayant jamais mis les pieds au Congo, « il n’a pu faire souffrir les gens sur place », réfutant de ce fait la responsabilité du monarque dans les crimes commis sous la colonisation.
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