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Q : superstitieux et complotistes

Q : superstitieux et complotistes

Les théories du complot existent depuis que le monde existe. Mais depuis l’avènement des moyens modernes de communication, elles ont pris plus une ampleur plutôt inquiétante. Et avec le coronavirus, l’attrait pour ce phénomène mondial a connu une hausse vertigineuse.

Un nouveau mouvement vient s’ajouter à la panoplie des groupes complotistes. Il s’agit de QAnon, né aux États-Unis. Sur Facebook, YouTube ou Telegram, ce groupe diffuse ses idées les unes les plus délirantes que les autres. Comme les autres théoriciens du complot, il est résistant aux faits. Sa nouvelle « vérité » est renversante : il existerait une « élite mondiale » qui kidnappe des enfants. Preuve ? Il n’y en a pas : il suffit juste d’y croire.

La raison de ces kidnappings, la secte complotiste la connaît. Des personnes célèbres et riches, y compris des politiciens, des homosexuels et des stars, se défonceraient à l'adrénaline. Pour s’en procurer, ils feraient kidnapper des enfants pour extraire de l’adrénochrome, une substance dérivée de l’adrénaline « des glandes pinéales d’enfants torturés ». L’adrénochrome peut être fabriquée en laboratoire. On la considère comme la drogue la plus puissante au monde. À la base de ces « rapts », un réseau mondial de gens puissants prêts à tout pour obtenir cet élixir de vie (l’horrible adrénochrome). Ils feraient enlever plusieurs milliers d'enfants qui croupissent dans des cachots souterrains.

Le fait de parler d'enfants maltraités est dangereux, estime le confrère Manfred Dworschak de la revue allemande « Der Spiegel » (1). « Car quiconque croit en une fiction aussi monstrueuse est autorisé, voire obligé, de frapper immédiatement ». D’après lui, c’est précisément « cette ambiance d'urgence maximale qui semble rendre QAnon intéressant pour un milieu toujours plus large ! »

Depuis mars, avec le début de la crise sanitaire induite par la Covid-19, le mouvement a énormément gagné en popularité dans le monde entier. Même en Allemagne, où des manifestations ont eu lieu pendant des semaines contre le port obligatoire de masques et l'obligation de garder une distance sociale. Dans de nombreuses villes, on a vu des manifestants porter des t-shirts « Q » et des pancartes « QAnon ».

On estime à plus de 117.000 le nombre de ceux qui suivent la chaîne en langue allemande « QlobalChange » sur Telegram. Parmi eux, des opposants radicaux à la vaccination, des adeptes de la conspiration, d'autres « confessions » ainsi les fameux « citoyens du Reich », ces fanatiques de l’extrême droite radicale qui ne reconnaissent pas l'État allemand sous sa forme actuelle de république (2).

Concernant la pandémie, les adhérents de QAnon ont leur petite idée, bien arrêtée. Certains prétendent que le virus n'existe même pas. D'autres le considèrent comme une arme biologique « soit entre les mains des bons (dans le cadre d'un complot visant à sauver des enfants), soit entre celles des méchants (pour détourner l'attention de leurs mauvaises actions) », précise Dworschak dans son article sur le sujet.

Les psychologues ont constaté que les complotistes ne sont guère gênés par les contradictions et en cas de doute, ils considèrent les deux vérités en opposition possibles. Selon une étude britannique, certaines personnes sont convaincues que Lady Di n'a fait que simuler sa mort mais le fait qu'elle ait été assassinée a également un sens pour elles. On est en plein délire.

Pour les théoriciens du complot en général, les détails ne sont pas non plus importants. « Le système de croyance est tellement large qu'il y a de la place pour beaucoup de choses, y compris les anciennes théories de conspiration plutôt excentriques, constate Dworschak. Même les personnes qui croient aux reptiles humanoïdes y trouvent leur place. « Il leur suffit, nous explique le reporter, d'accepter le cœur de la doctrine : la "cabale" globale autour des enfants dans les chambres de torture ».

Donald Trump, leur rédempteur

Selon ce reporter, cette bizarre affaire remonte à octobre 2017. Un inconnu qui se fait appeler Q envoie des messages sur Internet. La plupart du temps, ce sont des rumeurs « ambiguës » que ses adeptes tentent de déchiffrer sans cesse. « Ceux-ci considèrent Q comme un initié de haut rang issu du cercle le plus intime du gouvernement américain, affirme Dworschak qui a réalisé une enquête approfondie sur le phénomène. Certains spéculent même que c’est le président Donald Trump lui-même. » En tout cas, Q affirme que Trump est destiné à démanteler le réseau mondial d'abus d'enfants. Le « jour de la renaissance » serait imminent, selon le reporter. « Malheur aux cas perdus qui s'opposeraient au président et aux siens, dit-il, ils seront menacés d'arrestations et d'exécutions massives ».

De nombreux « citoyens du Reich » s’appuieraient aussi sur Trump et QAnon. Selon un sectologue berlinois Miro Dittrich auquel se réfère Dworschak, « ils espèrent des opérations de nettoyage en Allemagne également » pour « libérer le pays de la dictature de Merkel ». C’est ainsi qu’un autre paranoïaque du même acabit, un célèbre cuisinier végan allemand, Attila Hildmann (39 ans), est tellement enthousiaste à propos de ce projet que récemment, il a réussi à mobiliser ses disciples en vue d’une action de masse coordonnée sur Twitter. Dans plusieurs milliers de messages, ils ont demandé à l'ambassade américaine « une intervention rapide » pour résoudre le « problème Merkel ».

Autrefois, les théoriciens du complot prenaient du temps pour documenter leurs histoires imaginées mais le mouvement QAnon, lui, ne se soucie guère de preuves, même fabriquées. « Les adeptes lisent simplement des messages cachés partout, sur lesquels ils peuvent ensuite se mettre en colère ensemble. » Comme pour les soi-disant enfants maltraités.

La communauté QAnon est obsédée par les messages mystérieux que Q laisse sur le net. Selon Dworschak, dans le dernier décompte, plus de 4 500 « Q-drops » de ce type ont été trouvés jusqu'à présent. Ils contiennent souvent des allusions ou des mots de code difficiles à interpréter pour les profanes. « Des centaines de spécialistes sont sur place pour aider la communauté dans son exégèse, quasiment en tant que scribes », indique Dworschak. Même les dates des publications des tweets de Donald Trump, par exemple, sont examinées dans le but d’y décripter un message caché.

Le tueur Tobias Rathjen (43 ans) qui avait exécuté dix personnes en février dernier à Hanau (Centre de l’Allemagne) avait aussi parlé dans son manifeste de bases militaires clandestines où des enfants auraient été torturés.

À ce sujet, Dworschak fait encore parler l'expert en conspiration berlinois Miro Dittrich. Ce dernier s’inquiéterait particulièrement du fait que « le mouvement vit une vision concrète de la rédemption : la grande purge effectuée par Donald Trump ». Ce qui est, selon lui, nouveau, car presque tout ce que QAnon prétend est tiré d'histoires mythiques plus anciennes.

Si les conspirationnistes traditionnels ont tendance à se résigner à leur paranoïa, se considérant comme des « figures marginales ayant peu de chances d'éveiller les masses », il n’en est pas de même des partisans des QAnon. « Ils arrivent même à s'imaginer qu'ils ont un bras politique à la Maison Blanche. »

D’après le reporter du « Spiegel », lors des élections américaines à la Chambre des représentants en novembre, une douzaine de candidats se présenteront qui, au moins, sympathisent avec QAnon.

Il affirme en outre que Michael Flynn, l'ancien conseiller à la sécurité de Trump, a récemment mis en ligne une vidéo mémorable pour le 4 juillet, jour de la fête nationale américaine. « On peut y voir l'ancien général avec ses acolytes, comment il déclare solennellement, la main levée, la devise du peuple Qanon : "Où nous allons un, nous allons tous". » Il se trouve que « Where we go one we go all est le slogan de QAnon. Par la suite, un porte-parole a affirmé que cela n'avait rien à voir avec QAnon, mais le dicton était juste un message.

Toujours est-il que le journaliste se demande si Trump, la figure de proue du mouvement, peut encore gagner l'élection présidentielle. « Pour ses disciples de QAnon, c'est toute la vision apocalyptique du monde qui est en jeu. Récemment, Q a souvent marmonné à propos d'une "bataille finale" imminente, dit Dittrich. Que se passerait-il donc si Trump perdait les élections ? » Selon notre spécialiste, la violence du côté de cette secte aux idées et intentions délirantes n’est pas à exclure.

Huguette Hérard

N.d.l.r.
(1) Von Manfred Dworschak, « Spiegel » du 17 juillet 2020. 
(2) Les « Reichsbürger » ou « citoyens du Reich » considèrent la « République fédérale allemande » comme un complot d'après-guerre. D’après la Verfassungsschutz, l’Office fédéral de protection de la Constitution, ils sont au nombre de 19 000 membres. Des solitaires bizarres mais certains d’entre eux détiennent des armes.

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