L’Europe devancerait-elle les États-Unis ?
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L’économie américaine est considérée comme la plus dynamique au monde. Mais de plus en plus d’économistes expriment des doutes quant à la capacité des États-Unis à remonter la pente après les dégâts provoqués par la pandémie. Selon certains, l’Europe aurait de meilleures armes que l’Amérique pour se requinquer.
« Le miracle américain, la magie américaine a toujours triomphé, et il en sera de même à l’avenir ! », affirment les Américains, de nature généralement optimiste. Ce n’est pas l’avis de Ruchir Sharma (1), expert en investissement. Dans un article paru dans le « New York Times » intitulé « Which Country Will Triumph in the Post-Pandemic World?“ (« Quel pays réussira à se relever après la pandémie ? ») le 19 juillet dernier, ce spécialiste indien a fait valoir que ce ne sont pas les puissances économiques - les États-Unis ou la Chine – qui se relèveront de cette crise, mais bien l’Allemagne. L’auteur du livre « The 10 Rules of Successful Nations » (« Les 10 règles des nations prospères ») (2) estime que, sous la direction de la chancelière Angela Merkel, les Allemands ont pleinement joué leurs atouts pendant la crise créée par la Covid-19 : un gouvernement efficace, une faible dette nationale, une réputation d’excellence industrielle et un nombre croissant d’entreprises technologiques nationales.
Pour Sharma qui travaille à la banque d’investissement « Morgan Stanley », l’Europe est devenue ces dernières semaines un modèle alternatif pour l’Amérique. Par exemple, le « short-time work » (travail temporaire) a même gagné une place dans le vocabulaire américain et est maintenant considéré comme une recette modèle pour éviter les distorsions massives sur le marché du travail. Le « Kurzarbeit » (travail temporaire) est le fait par l’État de payer, en temps de vache maigre, une partie du salaire de l’employé pour éviter des pertes d’emplois. Le récent accord de l’UE sur un ensemble de mesures d’aide aux pays de l’Union européenne n’a fait qu’augmenter, selon l’expert, la nouvelle foi en l’Europe. Le plan de relance décidé par les Européens et l’endiguement efficace du virus signifieraient, d’après l’analyse de certains économistes, que la reprise dans la zone euro aura lieu plus rapidement et plus facilement qu’ailleurs, y compris aux États-Unis. Après de longues négociations menées à Bruxelles, un accord a été trouvé entre les 27 pays de l’Union européenne autour d’un plan de relance économique de 750 milliards d’euros. Cet accord concerne aussi le budget européen 2021-2027.
Pourtant, le dynamisme américain est connu. Dans un texte paru sous le titre « L’Europe le fait mieux » (3), la correspondante de la revue allemande « Der Spiegel », Ines Zöttl, a toutefois rappelé le dynamisme de l’économie américaine, une capacité qui a joué un rôle certain après les récessions précédentes. Pendant la crise financière de 2008 par exemple, 5 % de l’ensemble des emplois ont été perdus aux États-Unis, contre 3 % en Europe, rappelle-t-elle en se basant sur les données de l’économiste Megan Greene de Harvard. Cette dernière a fait valoir qu’il a fallu 119 mois aux États-Unis pour revenir au niveau d’avant la crise, mais la zone euro n’a pas réussi à le faire avant l’apparition de la Covid-19. Donc, à chaque récession, il y aurait « des milliers d’entrepreneurs dans les starting-blocks pour transformer chaque crise en une opportunité ».
L’expert Sharma pense la même chose. Malgré le ralentissement économique, cela ne signifie nullement que la position des États-Unis va changer parmi les économies mondiales, a-t-il fait valoir dans le numéro de mai du magazine « Foreign Affairs ». Les États-Unis seraient une nation qui arrive toujours à se relever. Ceux qui prédisaient le ralentissement se seraient toujours trompés dans le passé.
Plus de 4 millions d’infectés aux USA
Sauf que cette fois-ci, le mal est plus pernicieux. Pour Zöttl, la récession de la pandémie est différente des précédentes crises. Il faudrait que les États-Unis soient capables à la fois de contenir le virus et de mettre sur pied des programmes d’aide. Mais elle constate que sur ces deux points, « les choses ne se présentent pas très bien ».
Zöttl rappelle que plus de quatre millions de personnes aux États-Unis ont déjà été infectées par la Covid-19 et la propagation du virus reste incontrôlée. « L’ouverture prématurée de l’économieaméricaine a eu pour conséquence d’intensifier la pandémie, qui ralentit désormais la croissance! », explique l’économiste Joe Brusuelas cité par l’auteure. « Les compagnies aériennes, les restaurants et les hôtels signalent que la demande ralentit à nouveau, complète Zöttl. Le baromètre de la Fed de New York, qui recueille rapidement des données sur l’activité économique, est à nouveau négatif. » La prédiction de Brusuelas est qu’il n’y a pas de reprise tant qu’un vaccin n’a pas été trouvé. Sur ce plan-là, il n’y a pas beaucoup d’espoir non plus pour le moment.
Malgré les deux milliards de dollars d’aide votés par le Congrès pour maintenir la consommation américaine - et donc l’économie en définitive -, si rien n’est fait, prévient Zöttl, « des millions de personnes vont tomber dans l’abîme à la fin du mois de juillet : les 600 dollars supplémentaires par semaine en allocations de chômage ».
Zöttl évoque aussi l’allocation de chômage supplémentaire de 600 dollars par semaine, grâce à laquelle beaucoup ont pu payer leur loyer ou leurs cartes de crédit au cours de ces derniers mois. Elle signale qu’elle aussi va expirer. « En outre, commente-t-elle, un moratoire expire vendredi, ce qui a permis de protéger de nombreux locataires défaillants contre l’expulsion de leur logement ! »
Toujours selon cette correspondante, les économistes craignent que « la « falaise fiscale » - l’expiration des paiements du gouvernement - ne fasse dangereusement reculer l’économie ». C’est pour ça qu’en ce moment, à Washington, les républicains et les démocrates négocient donc un autre paquet d’aide peu avant la pause estivale.
Sharma justifie également sa confiance dans l’économie allemande par un argument d’ordre politique : l’Allemagne a un gouvernement prêt à relever les défis à venir. Et ce ne serait pas le cas de l’Amérique. Il faut dire que Trump est toujours dans le mode « rentre dedans ». Même dans son propre rang, il arrive à créer des mécontentements. Par exemple, le président des États-Unis insiste sur une réduction de la taxe sur les salaires, que partagent les employés et les employeurs. Les économistes jugent cette réduction d’impôts absurde, car elle n’aiderait que ceux qui ont conservé leur emploi pendant la crise. Et les entreprises dépendraient plus des prévisions de ventes que du coût de la main-d’œuvre. De surcroît, tout le monde sait aussi que les dépenses salariales ne sont pas particulièrement élevées en Amérique.
La demande de M. Trump selon laquelle l’État ne devrait aider que les écoles et les universités qui reprennent leurs activités régulières malgré le risque d’infection, n’est pas non plus très bien accueillie.
Une autre initiative de Trump a également provoqué la consternation de nombreuses personnes : la Maison-Blanche a exigé que les fonds pour les tests de détection du coronavirus dans les États soient réduits. Sa logique : moins on fait de tests, plus le nombre d’infections (déclarées) est faible. Incroyable, mais … hélas vrai ! On comprend que l’Europe puisse avoir une longueur d’avance sur l’Oncle Sam en ce qui concerne la gestion de la crise économique créée par le coronavirus.
Huguette Hérard
N.D.L.R.
1) Ruchir Sharma est responsable des marchés émergents et stratège mondial en chef chez « Morgan Stanley Investment Management ». Cet expert a effectué de nombreux voyages dans le monde qui lui ont servi pour la rédaction de ses livres « Breakout Nations : In Pursuit of the Next Economic Miracles » et « The Rise and Fall of Nations : Les forces du changement dans le monde de l’après-crise ».
2) Paru le 30 mars 2020
3) « Der Spiegel », 23 juillet2020, Ines Zöttl.
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