Un ancien policier donne des cours d’antiracisme
Les policiers allemands ont-ils parfois un comportement raciste ? Interrogé à ce sujet, un ancien commissaire de police en chef confirme que ça arrive et explique ce qu’il faut faire pour éviter le « racial profiling ».
L’ancien inspecteur en chef s’appelle Thomas Müller. Pendant qu-arante ans, il a travaillé comme officier de police à Brême (nord de l’Allemagne). Depuis quelques années, il organise des ateliers pour ses anciens collègues, où ils apprennent à mieux contrôler et se comporter sur le terrain, indépendamment des caractéristiques extérieures des personnes arrêtées ou contrôlées.
Lorsqu’il était responsable de l’intégration à Brême, il a eu affaire à beaucoup de personnes de couleur. Celles-ci disaient qu’elles étaient plus souvent soumises à des contrôles de police que leurs concitoyens blancs. Ça l’a porté à réfléchir. « C'est alors que j'ai commencé à m'occuper de ce problème ! » Il s’est demandé com-ment il pourrait travailler avec les policiers sur ce sujet. « Si vous donnez un séminaire et que vous traitez immédiatement les policiers de racistes, vous échouez ! » Ce n’est pas en effet la bonne méthode.
Sa recette ? Il essaie plutôt de porter ses collègues à s’ouvrir sur la question, à s’y intéresser. Comment ? « Je leur montre les photos d'une expérience : trois hommes avec trois couleurs de peau différentes qui volent un vélo dans un parc, explique-t-il. Au cours du séminaire, nous observons ce que font les citoyens dans le parc à ce moment-là. Lorsqu'un homme blanc est en train de trifouiller un vélo, personne ne le regarde. Si une personne de couleur fait cela, tout le monde regarde immédiatement.» Ce faisant, il leur fait voir qu’il existe dans la société une « présomption d'innocence » qui est appliquée le plus souvent aux Blancs. C’est-à-dire incons-ciemment on suppose que les blancs ne commettent pas de crimes, mais les autres.
Pour la police, instinctivement, ça signifie un traitement différent. C’est la raison pour laquelle que les policiers ont tendance, selon Müller, à intervenir de manière disproportionnée lorsqu'il s'agit de personnes de couleur. C'est ce qui ressort clairement pour de nom-breux agents des ateliers. Müller demande aux policiers à quoi res-semble leur réalité policière ? « Est-ce un reflet fidèle de la réalité sociale ? Et bien sûr, ce n'est pas le cas. »
Les policiers réagissent différemment à cette question, dit-il. Quand il montre aux étudiants des enregistrements vidéo d'incidents racistes au sein de la police, ils ne peuvent souvent pas imaginer que quelque chose comme ça puisse exister. Mais à Berlin, beaucoup de gens de couleur parmi les stagiaires ont le courage de dire que ça leur arrive d’être discriminés.
Dans les ateliers avec des officiers chevronnés, Müller constate davantage de réactions défensives. Malgré tout, il suppose qu’il laisse une impression positive chez 60 à 70 % chez ces fonction-naires.
Il existe des policiers qui affirment qu'il n'est pas possible de contrôler quelqu'un sans chercher des caractéristiques extérieures. Pour Müller, les contrôles qui se fondent uniquement sur des ca-ractéristiques extérieures des personnes sont inconstitutionnels. Pour lui, c’est indiscutable.
Malgré tout, il entend souvent dire que : « Mais il y a des Africains à la gare centrale qui font le commerce de la drogue, comment puis-je l'aborder différemment ? » Dans ces cas-là, il explique qu’il est bon qu'en tant que policier il puisse dire : « Pas de problème, nous irons au parc. Il me faut environ 50 secondes pour recon-naître si un homme ou une femme vend de la drogue - indépen-damment de la couleur de la peau ! ».
« La criminalité a des causes sociales »
Comme policier, Müller avoue qu’il a eu recours dans le passé au profilage racial. Il admet qu’il associait autrefois certains groupes ethniques à certains types de crimes. Pour lui, c'était normal à l’époque. Il ne s’imaginait même pas les choses autrement. Mais sa femme, si. Après avoir été en patrouille pendant 17 ans, elle lui au-rait averti : « Tu es en train de changer, fais autre chose ! » C’est alors qu’il est allé à la police judiciaire. « Là-bas, j'étais responsa-ble du crime organisé et j'avais le même problème, confie-t-il. J'ai toujours eu affaire à certains groupes ethniques ! » À ce moment-là, il a décidé d’étudier la criminologie. Et cela lui aurait ouvert les yeux. Avant ces études, il ne comprenait pas comment naissait la criminalité. Un problème pour les policiers. Car s'ils n'en connais-sent pas les causes, ils finissent par penser que la criminalité est liée à la nationalité ou à l'ethnie des gens. « Bien sûr, ce n'est pas comme ça. Dans mes études, j'ai compris : la criminalité a toujours des causes sociales ! »
Récemment, il y a eu beaucoup de controverses concernant une étude sur le profilage racial. Le ministère allemand fédéral de l'Intérieur ne veut pas en autoriser une. « En fait, la police ne mérite pas un ministre de l'Intérieur comme Horst Seehofer ! », lâche-t-il. Il pense qu’on a besoin d'une telle étude « pour pouvoir mener le débat de manière objective ». Il déplore le fait qu’au lieu de cela, les gens maintenant préfèrent « susciter des émotions ». Les conséquences sont désastreuses : « La mauvaise chose est que nous perdons ceux qui sont touchés par le profilage racial. Nous excluons une partie de la société si nous ne prenons pas leurs problèmes au sérieux. Nous avons simplement besoin de chiffres ! » Il a raison.
Müller estime que certaines personnes au sein de la police ont du mal à traiter ouvertement le profilage racial. La cause de ce refus, c’est l’existence d’un « grand éléphant rose » appelé racisme. Selon lui, tout le monde voit cet éléphant, et personne ne veut en parler. Il condamne cette attitude improductive. « Pourquoi une institution ne peut-elle pas dire : nous luttons activement contre le racisme dans nos rangs ?». Il ajoute que ce serait mieux pour l’image de la police si on posait le problème au lieu de le fuir. En effet !
Il s’agit selon Müller, de faire comprendre pourquoi certaines per-sonnes, plus que d’autres, subissent une action policière injuste et parfois brutale. Est-ce la peur des étrangers, la peur des Noirs ou simplement du racisme ? « Ces difficultés soulèvent des ques-tionnements comme : politique publique, migration, race, religion, précarité, cité, pauvreté, minorité, discrimination, racisme, sécurité, État de droit ! », commente à ce propos Yolène Exil-Berthier, une Franco-Haïtienne vivant à Paris. « Ces mots font écho au com-portement des policiers selon les individus qu’ils ont en face ». Il ne faut pas, selon elle, que la sévérité soit différente selon si la per-sonne vient d’un quartier difficile ou pas ou si elle est noire ou pas. C’est pour cela qu’elle souhaite que chaque pays et chaque ville aient un Thomas Muller pour accompagner le travail des policiers sur le terrain.
Huguette Hérard
N.D.L.R.
Une interview accordée par Rebekka Wiese pour la revue « Der Spiegel », 7 août 2020.
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