QAnon : un antisémitisme d’un genre nouveau
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QAnon, c’est un nouveau groupe d’idéologues de la conspiration du nom de « QAnon ». Made in USA, ces personnes aux vues étranges ré-pandent des informations selon lesquelles des gens riches et célèbres mangeraient des enfants. Qui sont ces complotistes ? Le chroniqueur Sascha Lobo, spécialiste en stratégie digitale (1), nous en fait une description et montre combien ces racistes peuvent être dangereux.
Selon Sacha Lobo, les théories du complot de QAnon sont les plus réussies actuellement sur le net. « Avec une probabilité de 72 %, vous trouverez dans votre appartement une explication selon laquelle de plus en plus de gens croient qu'il existe une élite qui mange les enfants. » On mangerait des enfants ? Cette phrase a besoin d'être expliquée, dit-il, et notre reporter va creuser un peu.
Entre 17 000 et 20 000 personnes ont manifesté à Berlin sous le slogan « La fin de la pandémie - Journée de la liberté », le premier week-end du mois d’août. Un mélange hétéroclite était dans les rues : des militants pour la paix, des négationnistes du coronavirus, des théoriciens du complot, des antisémites, des nazis, des ésotériques, des opposants à la vaccination, des personnes qui se sentent limitées dans leurs droits fondamentaux par des masques. Lobo pense que le Coronavirus en est peut-être l'occasion, mais en termes de contenu, une vision plus large du monde unit ces gens-là : la haine des médias traditionnels et le doute sur presque tout. « Sauf sur eux-mêmes ».
On pouvait diviser les manifestants en deux groupes : les extrémistes de droite et les personnes qui manifestent avec les extrémistes de droite.
Lors des manifestations contre les mesures de protection contre le coronavirus, la télé « SPIEGEL TV » était sur place avec une équipe et a réussi à capter les voix des participants. « Les acclamations et les chants ont montré qu'il ne s'agit pas d'opinions individuelles. », indique Lobo. Certains participants ont confirmé aux reporters de SPIEGEL TV qu’il existe une élite qui kidnappe les enfants. C’est l'Unicef qui prend les enfants et les donne à cette « élite ». Et qu’en font les gens ? « Ils mangent les enfants, les torturent, boivent leur sang et après les avoir torturés, ils laissent les enfants se battre entre eux, le perdant est mangé. Alors pourquoi ne le savez-vous pas ? »
La base du mouvement est, selon Lolo, « structurellement » antisémite. « Il ressemble à beaucoup d'autres récits de conspiration : une élite dirige le monde et veut asservir l'humanité. Les médias sont les sbires des puissants. »
Ces élites ne se contenteraient pas d'abuser sexuellement des enfants dans le monde entier, mais elles les tortureraient aussi parce que la torture libère certaines substances dans leur sang. Cela pourrait prolonger la vie - si l'on boit le sang d'un enfant. Pareil si on les mange.
On sait qu’avec l'Internet, le développement et la diffusion de théories du complot se font plus facilement. Lobo explique la technique QAnon. «À la télévision ou dans divers autres reportages, on a une opinion. Mais une opinion qui est donnée. Tandis qu’au Q, on vous pose des questions. On vous dit de vous poser ces questions et d’aller chercher les réponses sur internet. »
Les partisans de QAnon font leurs propres recherches, se dissociant fortement des « opinions toutes faites », des médias clas-siques « grand public » et vilainement con-sommés. « La présomption sur la base de pré-tendues pièces de puzzle permet à chacun de devenir actif sur le plan créatif et de par-ticiper au grand travail de QAnon. », indique Lobo. Une assertion est une preuve. Il suffit de dire quelque chose pour qu’elle soit vraie : les preuves ne sont pas importantes.
Comme la logique et la cohérence ne jouent pas de rôle pour ces complotistes, toute théorie de conspiration peut facilement être ramenée sous le parapluie de l'idéologie QAnon.
« Ça peut être dangereux !»
De l’avis de Lobo, le QAnon représente « une nouvelle forme de récit de conspiration - un mythe numérique, collectif et participatif ».
Il rappelle qu’en Allemagne, cette organisation conspirationniste a déjà fait des victimes de meurtre. Pour lui, QAnon ne concerne pas seulement une partie des 17.000 corona-sceptiques ayant marché dans les rues de Berlin. « Il s'agit du fait que les histoires de conspiration sont efficaces même si elles ne sont pas prises complètement au pied de la lettre. Parce qu'ils sèment le doute - même chez ceux qui devraient mieux savoir. Cela peut sembler ridicule, mais s’il y avait un grain de vérité ... ».
Quand on se pose de telles questions, on est moins enclins à contredire ces dangereuses absurdités. Et, comme dit fort à propos Lobo, les adeptes de QAnon se sont immunisés contre la correction qu’essaient d’apporter les médias classiques. Dès le début, ils disent que ceux-ci sont les « ennemis». Un homme lors de la manifestation anti-corona a même déclaré que « le plus grand ennemi de l'Allemagne ou de la civilisation occidentale, ce sont les médias ».
Pour Lobo, il est « trop facile » de se moquer de l'absurdité de QAnon et de la prétendue limitation de ses adeptes. Il cite au moins trois raisons :
Tout d'abord, les croyances ésotériques quo-tidiennes comme l'homéopathie, l'anthroposophie ou l'astrologie sont très répandues et donc plutôt familières à nos yeux - mais lorsqu'il s'agit de mesurer l'irrationalité, on constate une grande similitude, même si la misanthropie manifeste de QAnon est généralement absente.
Deuxièmement, l'idéologie du complot à la QAnon met la vie en danger, en particulier pour les personnes touchées par le racisme et l'antisémitisme. Les moqueries superficielles peuvent donc tendre à contribuer à la banalisation. En Allemagne, le pays après les États-Unis où l’on compte le plus de QAnon ont déjà fait des victimes de meurtre. L'assassin de Hanau qui a tué dix personnes, croyait à l’existence de prisons souterraines pour enfants et avait publié des vidéos avec des avertissements correspondants. Ce même monsieur est sorti et a assassiné sans discernement des gens issus de l’immigration dans un shishabar. Quand on pense qu’en Allemagne, d’après les dernières statistiques, 25 % des citoyens ont au moins un parent d’origine étrangère. « L'ensemble de l'acte est une indication du lien aussi étroit que dangereux entre QAnon et le racisme, conclut Lobo. Le FBI a décrit ce mouvement dans un document interne comme une "menace terroriste intérieure" ».
Mais à long terme, le troisième point présenté par Lobo semble être le plus menaçant : avec QAnon, nous assistons potentiellement à l'émergence des « Protocoles des Sages de Sion » du 21e siècle connecté. Lobo rappelle que ces textes faux, fictifs et profondément antisémites ont été publiés pour la première fois en 1903 (par le service secret russe pour discrétiser les Juifs) et sont considérés comme une sorte de bible de l'antisémitisme. Les « protocoles » étaient manifestement une base idéologique de la haine du Parti national-socialiste des travailleurs allemands (parti d’Hitler) envers les Juifs. C'est pourquoi cet analyste estime « extrêmement dangereux que Donald Trump répande régulièrement des contenus de QAnon ».
Cette curieuse affaire remonte à octobre 2017. Un inconnu qui se fait appeler Q envoie des messages sur Internet. La plupart du temps, ce sont des rumeurs « ambiguës » que ses adeptes tentent de déchiffrer sans cesse. « Ceux-ci considèrent Q comme un initié de haut rang issu du cercle le plus intime du gouvernement américain, affirme Manfred Dworschak qui a réalisé une enquête approfondie sur le phénomène (2). Certains spéculent même que c’est le président Donald Trump lui-même. » En tout cas, Q affirme à qui veut l’entendre que Trump est destiné à démanteler le réseau mondial d'abus d'enfants. Le « jour de la renaissance » serait même imminent, selon ce que Dworschak a pu comprendre. « Malheur aux cas perdus qui s'opposeraient au président et aux siens, prédit-il, ils seront menacés d'ar-restations et d'exécutions massives ». De quoi donner la chair de poule.
Huguette Hérard
N.D.L.R.
1) Né en 1975, Sascha Lobo est un auteur alle-mand et un consultant en stratégie spécialisé dans l'Internet et les technologies numériques. En 2019, il a fait sortir un livre intitulé « Reality Shock : Ten Lessons from the Pre-sent ». Son analyse a paru dans le « Der Spie-gel » du 5 août 2020.
2) Le reportage de Manfred Dworschak a été pu-blié dans le « Der Spiegel » du 17 juillet 2020.
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