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« On m’a comparé à des animaux ! »

« On m’a comparé à des animaux ! »

On parle souvent du racisme occidental, mais rarement – ou pas du tout – des préjugés anti-noirs au sein des sociétés musulmanes. Le journaliste Malcolm Ohanwe (1) est Noir et Arabe. Dans un article (2), il évoque le racisme qu’il a vécu dans sa propre famille. Ahurissant !

Dès les premières lignes de son récit, on ne peut qu’être choqué et révolté. Le tout premier jour de classe, il se rappelle que les enfants avaient crié derrière lui avec dégoût « iiiiiiiiiiiiii ». La fille de la cuisinière turque de sa garderie d'école primaire l'avait d'abord montré du doigt et avait fait un geste de répulsion avec sa bouche. « Enfant, je portais des dreadlocks et pour mes camarades de classe, c'était un spectacle des plus répugnants ! » Il se souvient que ce n’étaient pas les enfants au classique "look allemand blanc" qui l’avaient dénigré. « Ma première expérience de racisme fla-grant, je l’ai connue avec des enfants ayant des noms comme Sedef, Ahmed ou Murat. »

Il raconte plus loin qu’il y a avait environ trois enfants blancs d'origine allemande, les autres avaient des parents étrangers. Ses camarades de classe n'étaient pas noirs comme lui, mais la plupart d'entre eux n'étaient pas vraiment blancs non plus. « Mais une salle de classe "colorée" ne signifie pas automatiquement une zone sans racisme », précise-t-il.

Beaucoup d'enfants d'origine turque l'appelaient « zenci », le mot turc pour dire « nègre ». D'autres l'ont comparé à des animaux. Il croit que ce racisme arabe n'est pas une coïncidence, mais qu’il s'inscrit dans un contexte historique bien défini. Il a découvert le racisme anti-noir dans de nombreux foyers où les parents sont arabes, turcs, kurdes, bosniaques ou afghans. Et cette discrimination aurait des formes spécifiques et uniques.

En tant qu'ancien empire ottoman, signale-t-il, la Turquie en parti-culier a une « histoire impérialiste horrible, incluant des siècles d'esclavage des Noirs ». Mais il estime que cela ne fait pas l'objet d'un examen critique. Au contraire. « Souvent, ce vieux passé, où le monde islamique était encore puissant - même aux dépens des corps africains - est romancé dans les émissions de télévision et dans les livres. Les sentiments anti-noirs ne sont pas du tout reflé-tés. »

Le journaliste germano-turc Gizem Eza, qui a un père ghanéen, lui a fait remarquer qu’à la télévision turque, les Noirs étaient souvent représentés sous une forme sexualisée ou caricaturée. Malcolm Ohanwe affirme que les enfants racistes de son école ont certaine-ment été en contact avec ces images-là. Même si les Turcs en Al-lemagne ont fait des expériences de racisme, pour lui, ce n’est pas une raison pour ne pas s'attaquer au racisme anti-noir parmi les personnes de confession musulmane.

Exclu dans sa propre famille

Malcolm Ohanwe confie qu’il a vécu le racisme dans sa propre famille. Son père est Noir et vient du Nigeria. Sa mère est une Germano-Palestinienne à la peau claire. Sa famille est composée de chrétiens arabes. Du côté de la famille de sa mère, Ohanwe a connu le rejet.

Par exemple, ses cousins d'origine arabe, avec lesquels il s’entendait pourtant, ont toujours qualifié son frère et lui de « snickers » (barre de chocolats existant en Allemagne depuis 1930). Et aussi les grands-parents du côté maternel lui ont toujours fait sentir que c'était un problème pour eux que leur fille soit la seule à ne pas avoir épousé un arabe chrétien. « En tant que petits-enfants noirs, nous étions toujours moins respectés que les autres petits-enfants, même si nous avions les meilleures notes qu’eux en classe. Ma grand-mère par exemple - Dieu ait pitié de son âme -, était une femme très charismatique et intelligente. Mais elle a aussi eu ses moments racistes ». Il se rappelle qu’une fois, quand il était un jeune étudiant, il s’était disputé avec elle pour de l'argent. Sa grand-mère alors a appelé sa tante et avec colère il lui a dit au téléphone de venir chercher le « putain d'Africain » parce qu'elle ne pouvait plus le supporter. Des incidents qui marquent.

À cause de ces situations, il dit qu’il a eu une relation souvent très difficile avec son identité arabe. Et il pense que c'est à cause de l'éducation.

Par exemple, à la télé, qu’il regardait chez sa Khalti (tante en arabe), on ne montrait que des personnages aussi blancs que la craie. « Beaucoup avaient même les yeux verts et les cheveux blonds et raides ». Ohanwe affirme que dans le monde arabe, paraître le plus « européen » que possible est considéré comme un idéal de beauté. Il constate que les Arabes foncés ne sont presque jamais montrés à la télévision et ne sont même pas considérés comme tels. Encore moins les Arabes noirs.

Il se souvient aussi que tout petit, sa mère voulait une fois l'emme-ner à l'école coranique pour apprendre l'arabe. « Je ne voulais pas sortir de la voiture et j'ai fait valoir que je n'étais pas un Arabe et qu'ils se moqueraient probablement de moi ». Pourtant il voulait vraiment apprendre l'arabe, mais il avait trop peur d'être victime d'intimidation raciale dans cette école coranique. Ils ont fait demi-tour. « Rétrospectivement, j'aurais aimé y aller, mais la musulmane noire Amira me dit dans le podcast que certains musulmans dans les mosquées ne veulent pas toucher son père noir ou veulent lui expliquer l'Islam (parce qu'en tant que musulman noir, il ne le comprendrait pas lui-même) ». Du coup, il réalise qu’il a bien fait de s’en être abstenu.

Les Arabes à la peau foncée et/ou les musulmans noirs sont telle-ment invisibles que ce n'est qu'une fois adulte, lors de sa visite en Palestine, que Malcolm Ohanwe raconte avoir découvert qu'avec sa peau brune et ses cheveux crépus, il ressemblait en fait exactement à un « local ». Avant, il pensait vraiment que les Arabes étaient ceux qu’il avait vus à la télévision. C’est-à-dire des personnes à la peau très claire. Des blancs.

« Le racisme fait partie de leur ADN »
Encore une autre confidence. Il évoque l'époque où il était étudiant en échange à Djnenin en Cisjordanie palestinienne. Il montrait des photos de ses parents à son colocataire, un étudiant palestinien à la peau claire. « Il a vu ma mère en premier et a été surpris qu'elle ait la peau si claire et il l’a trouvée "jolie". » Si, pour son colocataire, c’était censé être un compliment, pour lui, c’était plutôt la gêne qui le saisissait. « Quand je lui montre une photo de mon père, il me dit soudain : "Ah, tu es métis ! Oh, je vois ! ».

C’est un dernier exemple pour montrer combien le colorisme est profondément ancré dans de nombreuses sociétés arabes et moyen-orientales. Il ferait fermement partie de leur ADN.

Il affirme que presque tous les musulmans et/ou Arabes non noirs ont, à un moment ou à un autre, réalisé que « leur fille ne devait pas ramener un ami noir à la maison parce que cela serait immoral ».

Mais il pense que malheureusement trop peu de gens sont au cou-rant de la traite musulmane des esclaves qui dura 1 300 ans et combien elle fut cruelle. Cet épisode d’exploitation est certainement à l’origine de ce racisme viscéral actuel. « Comme au Liban ou dans les Émirats arabes, les personnes à la peau plus foncée sont encore exploitées de la manière la plus révoltante pour leur travail de nourrices ou d'ouvriers du bâtiment et sont privées de leurs droits fondamentaux ». Tout comme on occulte le fait que de nombreuses réalisations importantes dans le « monde islamique » sont le fait de personnes noires.

Ohanwe conclut qu’il faut que quelque chose change, de ce côté-là aussi. Il rappelle qu’environ 5 % de la société allemande est com-posée de musulmans. Ils devraient, à son avis, enfin jeter un regard profond et critique sur les attitudes anti-noires dans leur commu-nauté.

Huguette Hérard

N.D.L.R.
1) Linguiste, Malcolm Ohanwe travaille comme journaliste culturel et politique pour la chaîne de radio et de télévision « Bayerische Rundfunk ». Avec le journaliste Marcel Aburakia, il dirige le podcast « Kanackische Welle » qui traite de l’identité en Alle-magne. En 2020, il a été nominé pour le Prix des médias alterna-tifs.
2) Son témoignage a paru le 12 août dernier dans la revue « Ben-to », le magazine pour jeunes du « Spiegel ».
 

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