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Anton Wilhelm Amo

Anton Wilhelm Amo

La rue Mohrenstrasse, la rue des Maures, située dans le quartier « Mitte » de Berlin va porter désormais le nom d’Anton Wilhelm Amo, un philosophe allemand d’origine africaine du XVIIIe siècle. Mais que sait-on vraiment d’Anton Wilhelm Amo ?

Jusqu’à ce jour, la biographie d’Anton Wilhem Amo et son œuvre n'ont pas encore fait l'objet de recherches approfondies, mais on sait par exemple qu’il est probablement né en 1700 et qu’il serait mort en 1759. Il avait un curriculum vitae inhabituel. Bébé, il est enlevé dans le port d'Axim en Afrique, dans la région de l'actuel Ghana. Les marchands d'esclaves qui l’ont kidnappé l'amènent à la cour du duc Anton Ulrich von Braunschweig-Wolfenbüttel (1633-1714) : il devait alors avoir environ 4 ans. On pense qu’il est peu probable qu’il ait été un esclave enchaîné. Les documents affirment qu’il a plutôt été donné en « cadeau » à la cour de Braunschweig-Wolfenbüttel. Il serait arrivé en Allemagne via Amsterdam.

Les puissants de l’époque aimaient s'entourer de « Maures de chambre » venus d'Afrique, bien qu'il ne soit pas certain qu'Amo ait vraiment dû servir de page exotique. Le noble Anton Ulrich von Wolfenbüttel le fait baptiser le 29 juillet 1708 dans la chapelle du château de Salzdahlum (Salzthal) près de Wolfenbüttel. Il ajoute deux nouveaux prénoms à son nom de naissance Amo : Anton et Wilhelm, d'après le nom de son fils préféré, prince héréditaire Wilhelm August, son successeur désigné.

Soutenu par les seigneurs de cette cour, Amo reçoit une excellente éduca-tion. Il a droit à des cours particuliers. Après la mort du duc en 1714, Amo fréquente une école qui n'a pas encore été identifiée, en plus de son travail de laquais à la cour d'Auguste Guillaume (1662-1731). Il passe vraisem-blablement son examen de fin d'études à l'Académie des chevaliers de Wolfenbüttel.

La jeunesse d’Amo est méconnue, les raisons de sa solide éducation aussi. À partir de 1727, il s'inscrit à l'université de Halle pour y étudier la philo-sophie et le droit. Le 28 novembre 1729, il obtient à Halle un doctorat dont le thème porte sur le droit des esclaves vendus en Europe « De jure mauro-rum in Europa » (« Sur les droits des Maures en Europe »). La thèse d’Amo sur l’esclavage n'a malheureusement pas pu être retrouvée, affirme le neurogénéticien Joe Draminga dans un article paru en 2011 sur le philo-sophe (2). Dans un document juridique, Amos aurait dénoncé l'esclavage comme une pratique illégale. Cela aurait fait sensation et permis à Amo d'être transféré à l'université de Wittenberg en 1730, selon le Tagesspiegel du 1er juillet dernier.

En 1734, il soutient à Wittenberg une thèse de philosophie intitulée « De humanae mentis apatheia » (de l’apathie de l’âme humaine) traitant du problème du corps et de l’âme humaine). Contrairement au corps, l'âme est intangible, elle ne peut pas ressentir la douleur : Amo s'oppose ainsi à Des-cartes, pour qui l'âme « est unie au corps et peut agir et souffrir avec lui ».

Avec une licence d'enseignement, le conférencier, qui parle cinq langues (l’allemand, le latin, le grec, le néerlandais et le français), donne des cours de philosophie et de sciences naturelles à Iéna. Le philosophe enseigne ensuite dans les universités de Halle, de Wittenberg et d’Iéna, des villes est-allemandes.

« Un métaphysicien allemand »

Dans un article paru dans le « Tagesspiegel » du 1er juillet 2020, le chroni-queur Jens Hinrichsen affirme que la pensée d'Amo s'inscrivait entièrement dans le contexte du début des Lumières et qu’il interférait avec les controverses de son époque. « Il est un métaphysicien allemand par excel-lence. D'autre part, la séparation du corps et de l'âme qu'il postule semble être un concept né d'une expérience concrète de la souffrance. Ce que l'être humain (non blanc) doit endurer ne peut pas nuire à l'âme. »

Le penseur a publié un deuxième ouvrage en 1738 intitulé « De Arte sobrie et accurate philisophandi », un traité sur « l’art de philosopher de manière simple et précise ». Des spécialistes de la pensée d’Amo soutiennent que ce dernier a développé dans ce livre « une épistémologie empirique assez proche de celles de John Locke et de David Hume ».

On le classe parmi les penseurs des « Aufklärung » (Lumières) en Alle-magne. On affirme qu’il était lié à Christian Wolff et de Gottfried Wilhem Leibniz dont il a étudié et critiqué les thèses dans les conférences qu'il donnait. Ce grand philosophe avait aussi le soutien et la reconnaissance de ses confrères. Le recteur de l'université de Wittemberg, Johann Gottfried Krauss, dans un éloge, a comparé Amo aux grandes figures africaines de l'antiquité comme Térence de Carthage, Apulée de Madaure.

On dit que pendant longtemps, Amo a défendu ses origines africaines. D'ailleurs, il signait toutes ses publications avec l'ajout « Afer » (qui vient d'Afrique) : Amo-Guinéa Afer, Antonius Guillermus Amo Afer ou Anton Wilhem Amo d'Afrique.

En 1947, Amo s'adresse à la Société hollandaise des Indes occidentales pour demander l’autorisation de retourner au Ghana. Cette demande est acceptée et le navire d'Amo quitte Rotterdam le 20 décembre 1746, atteint le Ghana en janvier 1747. Selon certaines sources, son père et une sœur étaient encore en vie. Le philosophe aurait vécu au Fort Saint-Sébastien où il aurait travaillé comme orfèvre. Pourquoi a-t-il quitté le pays où il était socialisé ? Ses mentors et ses amis étant morts, on suppose qu'Amo dût avoir été la cible d’attaques racistes. D’où sa démission et son départ de l’Allemagne. On n’en sait pas davantage.

Seuls deux des écrits d'Amo ont survécu aujourd'hui : son ouvrage de Wit-tenberg sur la philosophie de l'esprit et le manuel de logique et d'épistémo-logie. « Bien qu'Amo soit maintenant assez bien connu, ses travaux philo-sophiques ont été relativement peu étudiés », déclare le Dr Falk Wunderlich du département de philosophie de l’Université de Martin Luther, lors d’une conférence organisée en son honneur en 2018 avec Dwight Lewis de l'université de Floride du Sud. Cependant, il existerait actuellement une grande demande au niveau international pour des alternatives aux philo-sophes actuels et aux positions philosophiques des temps modernes, pour-suit Wunderlich.

Cette conférence internationale organisée il y a deux ans, du 29 au 31 oc-tobre 2018, à l'université Martin Luther de Halle-Wittenberg a porté sur les nouvelles perspectives qu'offrent les écrits d’Amo et la manière dont ils peuvent être intégrés dans la philosophie moderne. À cette occasion, des chercheurs de renommée internationale ont été invités à donner des con-férences sur le philosophe.

Ce n'était pas la première mise en lumière de la part de l'Université Martin Luther de Halle. Par exemple, depuis 1994, le prix Anton Wilhelm Amo est décerné chaque année pour récompenser des thèses exceptionnelles.

Quant aux premières recherches sur les travaux d’Amo à l’Université Mar-tin Luther même, elles avaient, en réalité, commencé dès les années 1960.

Par la grande porte

C'est à cette même époque que le philosophe longtemps méconnu a reçu une autre consécration : son immortalisation par l'art. Une sculpture en bronze réalisée par Gerhard Geyer de Halle, baptisée « Freies Afrika » (Afrique libre), est frappée à l'effigie d’Anton Wilhelm Amo. Elle est ex-posée depuis 1965 sur la place de l’Université et sert de portrait : il n’existe pas de photographie personnelle du philosophe.

Au niveau de la société civile engagée, l'intérêt est aussi grand. En sep-tembre 2008, les cinéastes afro-allemands Mo Asumang (« Roots Germania ») et John Amoateng Kantara (entre autres « Und wir waren Deutsche ») se sont rendus au Ghana, à l'invitation du Goethe-Institut et du W.E.B. DuBois Institute for African and African American Research, à l’Université de Harvard. À cette occasion, ils se sont également rendus sur la tombe d'Amo à Shama, située à une heure de route d’Elmina, où se trouve le fort des esclaves sur la côte ouest de l'Afrique. La directrice du Goethe-Institut d'Accra, Eleonore Sylla, avait organisé une visite à Elmina afin de familiariser les deux cinéastes afro-allemandes avec l'histoire du Ghana.

Mais de nombreux Berlinois ont entendu le nom Amo pour la première fois lorsqu’en 2017, « l'Alliance pour la décolonisation de Berlin » a exigé que la Mohrenstrasse soit rebaptisée Anton-Wilhelm-Amo-Strasse. Voici que trois ans après, c’est chose faite. Ainsi Amo entre dans l'éternité, et ce, par la grande porte, celle de la pensée.

Huguette Hérard

N.D.L.R. :
1) Conférence : Anton Wilhelm Amo : un philosophe africain au début de l'Eu-rope moderne, du 29 et 30 octobre 2018.
2) Spektrum.de, 4 février 2011, Black History Month 2011.

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