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Fiction raciste

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Quand j'ai reçu l’image de cette femme noire enchaînée, je n'en ai pas compris du tout compris le sens au premier regard. Mais le commentaire du philosophe franco-haïtien Joseph Saint-Fleur accompagnant le portrait m’interpelle : « La coupe (ou plutôt la couche) est pleine : cette image est la manifestation extérieure d'un inconscient qui refait surface de manière de plus en plus décom-plexée ». Quelques secondes plus tard, le professeur revient à la charge : il pense qu’une protestation haïtienne serait utile contre cette publication et qu’elle devrait insister sur la métaphore de la chaîne. « Quand on a fait Bois-Caïman et Vertières, cette image ne passe pas, elle vous reste au travers de la gorge, vous donne la nausée sans que vous puissiez vomir », commente-t-il, « C’est le retour du refoulé ! Là, un genou sur le cou, ici, une chaîne autour du cou ». Saint-Fleur est plutôt le genre calme et réfléchi et là il s’emballe. Donc il y a vraiment un souci.

Quand j'ai reçu l’image de cette femme noire enchaînée, je n'en ai pas compris du tout compris le sens au premier regard. Mais le commentaire du philosophe franco-haïtien Joseph Saint-Fleur accompagnant le portrait m’interpelle : « La coupe (ou plutôt la couche) est pleine : cette image est la manifestation extérieure d'un inconscient qui refait surface de manière de plus en plus décom-plexée ». Quelques secondes plus tard, le professeur revient à la charge : il pense qu’une protestation haïtienne serait utile contre cette publication et qu’elle devrait insister sur la métaphore de la chaîne. « Quand on a fait Bois-Caïman et Vertières, cette image ne passe pas, elle vous reste au travers de la gorge, vous donne la nausée sans que vous puissiez vomir », commente-t-il, « C’est le retour du refoulé ! Là, un genou sur le cou, ici, une chaîne autour du cou ». Saint-Fleur est plutôt le genre calme et réfléchi et là il s’emballe. Donc il y a vraiment un souci.


Dans quelle intention l'image a-t-elle été dessinée ? lui demandé-je, histoire d’en avoir le cœur net. Est-ce une condamnation de l’esclavage ou sa glorification ? Dans le premier cas, on n’a rien à en redire et dans le second, il y aurait en effet lieu de crier haut et fort. « Cette image me rappelle que l’abolition de l’esclavage a été le fait des Haïtiens contre la volonté des esclavagistes, avance-t-il en guise de réponse. Les Haïtiens se sont élevés contre Napoléon qui voulait rétablir l'esclavage combattu par Toussaint Louver-ture ». Pour lui, c’est une « insulte au monde noir » et « ça traduit un sentiment de regret de l’esclavage qui a été par la suite ’’aboli’’ à contrecœur ».

Comme notre professeur est connu pour être quelqu’un de posé et de censé, son agacement m’a portée à m’informer sur cette étrange publication. Il s’agit d’une députée noire du parti « La France in-soumise », Danièle Odono (40 ans), qu’un magazine ultra-conservateur imagine en esclave enchaînée.


« L’extrême droite, odieuse, bête et cruelle. Bref, égale à elle-même », sous-titre le quotidien français « Libération » en date du 29 août 2020. Ce sont les propos de la députée que le journal a repris. Toute la presse française, fort secouée et choquée, a reproduit ce commentaire de l’élue et l’a commenté de long en large.

Ce journal d'extrême droite qui a eu cette idée nauséabonde s’appelle « Valeurs actuelles ». Il réalise une série de portraits d'hommes et de femmes politiques placés dans un contexte du passé. Dans Twitter, la direction de « Valeurs actuelles » se défend d’être raciste. Il s’agirait, explique-t-il, d’un « roman-fiction » dont le concept est de « plonger une personnalité contemporaine dans une période passée afin de faire ressurgir par ce contraste cer-taines inepties de notre époque ». Après François Fillon au temps de la Révolution, on a présenté Éric Zemmour à Waterloo et Didier Raoult dans les tranchées de 1914. « Le dernier épisode était con-sacré à la députée de la France insoumise Danièle Odono que nous avons fait ’’voyager’’ dans l’univers atroce de l’esclavage africain du XVIIIe siècle ».

La métaphore de la chaîne dont parle le professeur Saint-Fleur montre qu’à travers l’image de la députée représentée en esclave, c’est tout un monde, un continent, l’Afrique et les Afro-descendants qui sont visés, mais cette publication déshumanise les auteurs de cette image et de ces propos abjects, car ils se sont enfermés dans leurs visions conformistes, leurs préjugés stupides et leur humanité insuffisamment aboutie. » Ce sont des esclaves de la peur de l'autre et de la haine gratuite et insensée.

Une merde raciste

Une fois le moment d'émotion passé à la vue de cette image, on se rend compte qu'il fallait prendre cette déclaration pour ce qu'elle est : une « merde raciste dans un mouchoir », comme l'a qualifiée la députée elle-même. Des propos odieux qui déshonorent leurs au-teurs plus que les Noirs. Ils se sont baissés très bas, montrant les limites de leur pensée étriquée. Et en même temps sur le plan fin-ancier, la publication de cette caricature et les propos nauséeux l’accompagnant constituent une manne pour ces étranges militants. « C’est à croire que la merde se vend bien en ces temps où la fron-tière entre la bestialité et l’humanité devient de plus en plus po-reuse ! », dit le professeur.

Ce qui est réconfortant dans cette affaire éclaboussante, c'est la réaction de la classe politique française qui a condamné en bloc cette image dégradante, que ce soit à gauche ou à droite, dans l'op-position comme au sein du gouvernement, le Premier ministre ainsi que le président de la République, tous, ont exprimé leur indigna-tion. Le plus étonnant, même un représentant du « Rassemblement national », donc un parti d'extrême droite l'a trouvée « d’un mau-vais goût absolu ». Pour dire combien les mœurs ont évolué et comment le « politiquement correct » a tendance à prendre le dessus sur la banalisation du racisme. Pendant qu’un racisme décomplexé avait tendance à s’implanter ces dernières années, la vague déferlante du mouvement « Black Lives Matter » a tendance à re-froidir les ardeurs. On fait plus attention qu'avant à ce qu'on dit. Ça montre qu’une moralisation des mœurs et une attention à l'autre sont en cours. Il est à espérer que cette nouvelle attitude de pru-dence éthique - cette marque d'attention, de respect et de prise en considération de l'autre -, finira par être intériorisée et devenir au fil des temps naturelle.

Revenons à cette horreur imagée par « Valeurs actuelles ». C’est une affaire dégradante, en particulier pour ceux qui l'ont imaginée, mise sur papier et commentée. L'explication sans pied ni tête du journal est tout aussi gênante et on a presque honte pour eux qui réagissent comme des enfants pris la main dans le sac. Leurs ar-guments ne tiennent pas la route et sont pitoyables et lamentables.

« Valeurs actuelles » explique que cette publication n'a rien de ra-ciste. C'est quoi pour eux raciste ? Et si elle l'était, ils n'auraient pas diffusé même une seule ligne, ajoutent les responsables de ce journal. N’est-on pas en plein délire ? On remarque que même les racistes provocateurs estiment que le racisme n'est pas défendable puisqu’ils s’en défendent. Plus loin, ils se justifient en affirmant que cette série de fiction sur la députée est une façon de défendre l'Occident qu'on accuse souvent d’être le seul responsable du colo-nialisme sans montrer qu'il n'y avait pas une unité anti-colonialiste du côté des Africains eux-mêmes. Même si les Africains avaient, de gré ou de force, livré leurs frères - ce qui est une chose connue - cela n'enlève rien à l'horreur de l'esclavage en soi. L’essentiel est de reconnaître l’horreur du système et de faire en sorte que ça ne se reproduise plus jamais, indépendamment des torts des uns et des autres.

En tout cas, il reste encore beaucoup à faire – beaucoup de luttes à mener - pour que ce genre de personnages étranges n'aient plus à défendre des valeurs aussi restreintes qu'immorales.

Ce qui console toutefois, c'est de savoir qu’il s’agit en fait d’une minorité qui pense ainsi, tout au moins qui l'exprime de cette façon aussi visible et décomplexée. Beaucoup ont des problèmes de vivre ensemble avec certains de leurs semblables, mais la plupart cachent cette maladie honteuse. Mais quand on en fait une obsession et qu’on en crée une idéologie et un objet de lutte, c'est là que le bât blesse. Finalement « Valeurs actuelles » a rendu service à Odono, car l’extrême droite s’est non seulement ridiculisée, mais elle fait de la « victime supposée » une vedette, comme on l’a vu avec Vanessa Nakate, l’écologiste africaine « effacée » d’une photo de groupe en janvier dernier. Comme ça a été, l’an passé, le cas de la journaliste belge Céline Djunga qu’une téléspectatrice blanche a trouvée « trop noire » et dont la vidéo relatant l’incident a attiré des millions de sympathisants. Ou encore celui du député allemand d’origine africaine Karamba Diaby attaqué par des néo-nazis.

Entre-temps, « Valeurs actuelles » s’est excusée. Le Parquet de Paris ouvre une enquête pour « injures à caractère raciste ». La réaction de l’opinion publique s’est donc révélée plutôt saine dans l’ensemble.

Huguette Hérard

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