Amary Joseph Noël lance un nouvel appel au dialogue national
Le séisme qui a détruit en partie le sud d’Haïti a remis en lumière nos faiblesses en ce qui a trait à la prévision des catastrophes, au manque de structures d’accueil et à la carence de secours organisés. L’occasion pour certains militants comme Amary Joseph Noël de rappeler les mesures à prendre non pas seulement pour ce cas précis de cataclysme, mais aussi pour l’avenir de notre pays.
« C’est dans ces situations-limites et en ces temps de déboires innommables que nous devons mesurer combien pèse l’absence d’une armée régulière en Haïti. Nous invitons tous ceux qui sont opposés à la remobilisation des Forces armées de réfléchir et surtout, de changer de points de vue », écrit Amary Joseph Noël, coordonnateur général de la Coordination nationale de la société civile haïtienne (CONASCH), le 14 août 2021. C’était le jour du tremblement de terre qui a fait, selon les premières estimations, des centaines de morts.
Ce militant qui se réclame de la mouvance pacifiste ne rate pas une occasion pour rappeler ce qu’il considère comme une erreur : la démobilisation des Forces armées d’Haïti en 1994. Il va jusqu’à penser qu’il s’agit d’un « projet macabre de détruire cette nation qui a conquis son indépendance (sic) par les armes ».
Le professeur Noël rappelle que l'ancienne armée comportait environ 7. 000 membres et contrôlait tout le pays. L’institution militaire actuelle compte moins de 750 membres. « Dans tous les pays, ce sont les fantassins qui dirigent l’armée et non des hauts gradés du corps adaptés aux communications, fait-il remarquer. De plus, l’embryon est mal équipé et sans ennemis déclarés, donc décousus. Si l’armée existait en 2010 et 2021, plus de vies auraient été sauvées ! Il n’y a pas d’armée véritablement formée pour aider en cas de sinistre ou catastrophes naturelles en Haïti. On a décidé d’imposer à un pays nègre d’origine bantoue, et de ce fait guerrière, le mode de procéder de Costa Rica ».
Selon lui, une armée régulière en Haïti devrait compter au moins 10.000 hommes bien lotis, bien entraînés et bien traités. « Nous avions même recommandé qu’on recrute les membres des groupes armés pour la nouvelle armée. On n’a pas fait cas de nos recommandations malgré les débats et différentes publications dans les médias. »
Les tentatives de remobilisation de l’armée se sont heurtées, affirme-t-il, à l’opposition des « amis d’Haïti » sans qu’il n’en fournisse la raison de ce refus. « Malgré le kidnapping et les désordres de toutes sortes, ils ne veulent pas d’une armée nationale sous le prétexte que ce corps est putschiste. Comme si les coups d’État étaient endogènes et non fomentés de l’extérieur. »
Catastrophe humaine
Le professeur estime qu’au-delà de cette nouvelle catastrophe naturelle qui a détruit les départements de la Grande Anse, du Sud et des Nippes, notre pays connaît d’autres difficultés causées par les humains eux-mêmes et qu’il ne faut pas perdre de vue cet aspect. Il fait allusion aux déchirements de la classe politique haïtienne dont les membres sont « incapables de s’entendre et de construire la paix si indispensable au développement national ». Une situation critique à laquelle on assiste depuis 35 ans et qui s’est exacerbée au fil des décennies avec le doublement de la population et la paupérisation à outrance du pays.
L’objectif des différentes associations que Noël dirige est de parvenir à la « paix dans le ventre » et la « paix dans la tête » en faisant la « guerre à la guerre ». La guerre entretenue notamment par les gangs. « Le territoire d'Haïti est aujourd’hui une prison à ciel ouvert dont les geôliers sont les chefs de gangs et leurs soldats. », signale-t-il. Inventeur du concept de « démocratie bienfaisante » qu’il oppose à l’actuelle « démocratie malfaisante » à bannir, Noël ne rate pas une occasion pour souligner l’importance de vaincre la division qui « handicape le développement national ». Sans la paix, il ne peut y avoir de production, de tourisme, de projets de développement. De développement tout court, ne cesse-t-il de marteler.
Mais là où sévit la misère, la paix est souvent difficile. Sans la paix, il ne peut y avoir de développement qualitatif. Un cercle vicieux. Le néolibéralisme, ajouté au système de monopole,a aggravé la situation économique et sociale. Nos cerveaux prennent la route de l’exil en raison du désordre généralisé. « À l’heure qu’il est, un jeune diplômé à trois choix : se rendre au Chili, Brésil ou RD, vivoter dans des petits métiers ou d'intégrer les groupes armés, explique Noël. Pensez à l’impact sur l’agriculture, la culture de la canne à sucre qui a fait la richesse de la République dominicaine. »
La violence viendrait, à l’en croire, de l’extérieur. « Après le tremblement de terre de 2010, comme si la destruction des FAD’H, les 300.000 morts et la rapine de l’aide internationale ne suffisaient pas, les pays dits amis d’Haïti (les USA, le Canada et la France) ont décidé de vider les cellules de leur prison de leurs détenus et de les envoyer en Haïti. » Il avance le chiffre ahurissant de 21.000 déportés depuis 2010, statistique obtenue de l’ancienne protectrice du citoyen, Florence Élie. Les gangs frôleraient cet effectif aujourd’hui. Une fois sur place, les ex-prisonniers auraient monté des structures de survie : les fameux « groupes armés illégaux ».
Quant à la Police, elle ne compte que 15.000 environ, regrette Noël. « Un fort contingent prête ses services à des V. I.P. La Police créée pour suppléer l’armée est domestiquée par les gangs mieux équipés et sadiques. Mal formée, mal entraînée et mal payée, la police est une police militarisée sans avoir la formation militaire. Ils ont des unités qui utilisent des armes de haut calibredans la préparation. » Noël ajoute qu’il a même entendu dire qu’aucun groupe armé ne fonctionne sans la présence d’un ou de plusieurs policiers.
Le dialogue comme solution
La solution de Noël ? Il mise sur un dialogue national. C’est d’ailleurs ce qu’il prône depuis plus de trente ans : la tenue d’un grand congrès de l’entente inter-haïtienne sous la forme d’une conférence nationale. Pour lui, c’est une « exigence incontournable pour sortir notre pays de l’abîme ».
Cela fait 27 ans que Noël lutte avec d’autres organisations de la société civile pour la mise sur pied de cette fameuse « conférence nationale haïtienne souveraine ». Ce projet a d’ailleurs été repris dans la charte de la Confédération des Haïtiens pour la réconciliation (CHAR), institution qu’il a créée en 2006 en vue de « réconcilier la nation haïtienne avec elle-même ». Entre-temps il parle plutôt de « grand congrès de l’entente inter-haïtienne ». Dans ses prises de position dans ses ouvrages et dans la presse, Noël fait toujours l’éloge « d’une Haïti réconciliée, pacifiée, forte et solidaire des nations civilisées de la planète ».
Les pacifistes ont du chemin à faire, car la classe politique en est encore bien loin. Penser pays, apparemment rien de plus difficile pour les élites haïtiennes de tous bords. Noël le sait. D’où cette nouvelle exhortation à l’adresse des leaders à sortir des « sentiers dangereux de l’égoïsme dans lesquels ils [les leaders] se sont engouffrés ».
Interrogé sur le dossier des femmes et des enfants abandonnés par les soldats de l’ONU après des missions en Haïti, Noël affirme que rien n’a été fait jusqu’ici. Qu’on se rappelle que trois organisations haïtiennes pilotées par Amary Joseph Noël avaient mené l’an dernier une enquête remarquable pour localiser ces enfants. Les membres des trois organisations gérées par cet éducateur attendaient que l’ONU prenne l'engagement formel de prendre en charge l'éducation de ces enfants abandonnés par leurs géniteurs. « Nous avons même dépensé de l'argent de notre poche pour réaliser cette enquête. Il faut qu’ils prennent leurs responsabilités et cessent de marronner », avait déclaré à l’époque l’une des enquêtrices, Mme Florence Élie. Jusqu’ici rien de tangible n’a été enregistré. En attendant, les organisations de Noël ont maintenant d’autres chats à fouetter : venir en aide aux sinistrés du séisme.
Huguette Hérard
NDLR
1) Noël est aussi coordonnateur général de la Confédération des Haïtiens pour la réconciliation (CHAR) et encadreur principal du Groupe de réflexion sur la sécurité et la défense nationale (GRSDN).
Si vous avez déjà créé un compte, connectez-vous GRATUITEMENT pour lire la suite de cet article.
Pas encore de compte ? Inscrivez-vous
0 commentaire
Les échanges courtois et argumentés font la qualité du débat.
Connectez-vous pour commenter. Un compte garantit que votre nom n'est utilisé que par vous.
Se connecter Créer un compte
Aucun commentaire pour l'instant. Soyez la première personne à réagir.