« Grâce à Merkel, je suis encore en vie ! », déclare un jeune réfugié syrien
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En 2015, l’Allemagne a accueilli plus d’un million d’étrangers fuyant la guerre dans leur pays. L’un d’eux, un jeune migrant syrien Anas Modamani a fait un selfie avec la chancelière allemande Angela Merkel qui visitait le camp de réfugiés où il était hébergé à Berlin, ce qui l’a fait devenir célèbre, mais qui lui a aussi attiré des ennuis. Que devient-il ? Dans une interview (1), il parle aujourd’hui de cette expérience et de sa reconnaissance infinie pour Merkel et le pays qui l'a recueilli.
2015. Des millions de personnes quittent leur pays en guerre pour chercher refuge ailleurs. À l’époque, seule l’Allemagne a eu le courage d’accomplir ce geste humanitaire en accueillant plus d’un million de migrants. Angela Merkel était devenue une héroïne pour ces malheureux qui tentaient d’échapper à l'horreur de la guerre en Syrie. En Allemagne, l’enthousiasme était grand. Des volontaires aidaient spontanément les réfugiés répartis dans des camps. C’étaient des moments intenses d’humanité et de solidarité. Les Allemands étaient bien vus partout dans le monde.
Par reconnaissance, certains réfugiés donneront le nom de la chancelière allemande à leur progéniture : c’est le cas des parents pakistanais qui, en 2015, a prénommé leur fille « Angela Merkel » avec le patronyme Alhamza. Dans la même année, l’Africaine Ophelya, originaire du Ghana, donne à sa fille le prénom d’« Angela Merkel » auquel s’ajoute le nom de famille Adé. Deux ans plus tard, en 2017, la réfugiée syrienne Asia Faray fera de même : sa fille s’appelle Angela Merkel Muhammed.
Mais l’égoïsme prend le dessus. L’Europe boude la politique généreuse de Merkel. Elle s’est fait des opposants même au sein de son parti, la CDU des chrétiens-démocrates. Le « wir schaffen das » (nous y parviendrons) lancé avec optimisme par Angela Merkel ne convainc pas. L’extrême droite allemande, égoïste et jalouse, mène une kabbale empreinte de xénophobie et l’engouement humanitaire décroît pour connaître finalement un cran d’arrêt. Et Anas Modamani (aujourd’hui 23 ans), le Syrien qui s'était fait photographier avec Angela Merkel, devient aussi la cible de haine, de diffamation, de dénigrement, de mensonge et de harcèlement. Les xénophobes vont jusqu’à créer des faux comptes avec sa photo sur Internet, le faisant passer pour un criminel.
À l’époque, raconte-t-il, il avait à peine 4 jours dans le centre d’hébergement à Berlin-Pandau lorsque Merkel est venue rendre visite aux réfugiés. Il se rappelle les gens qu’il avait rencontrés et qui parlaient différentes langues. Sa chambre. Le camp. Il raconte que le foyer était « terrible ». Mais le jour où Mme Merkel était arrivée, tout était devenu plus agréable, car on avait nettoyé l'endroit. « J'ai été vraiment surpris. C'était si beau et il y avait de la bonne nourriture. Dès que j'ai vu les voitures arriver, j'ai su que quelqu'un d'important allait venir. » Ensuite il a pris des photos. Beaucoup de photos. Il adore la photographie. Au début, les agents de sécurité ne voulaient pas le laisser voir le numéro un allemand. Il pense qu’à l'époque de nombreuses personnes voulaient nuire à Mme Merkel.
Finalement, il a pu prendre la photo. « Mme Merkel m'a montré du doigt et j'ai été autorisé à prendre la photo avec elle. Tout s'est passé très vite. C'était une question de secondes. » Un reporter le photographie au moment du selfie avec la cheffe du gouvernement. La photo fait tout de suite le tour du monde.
À ce moment-là le jeune Syrien (il avait alors 17 ans) ne savait pas qu’il s'agissait de Mme Merkel. Il ne l’a su qu'après la photo. À l'époque, explique-t-il, il n’avait aucune idée de la politique en Allemagne ou de la politique de Merkel. En venant dans ce pays, il cherchait seulement la sécurité. En Syrie, c’était difficile. C’était la guerre. Il devait rejoindre l'armée à 17 ans. Il avait seulement un vieux téléphone portable avec lui en arrivant en Allemagne. Il ne pouvait pas l'utiliser pour faire des recherches sur Internet. Et avant cela, il n’avait pas le temps de se documenter sur l'Allemagne. Les gens lui avaient recommandé d'aller en Allemagne parce qu’il pourrait y étudier.
« Merkel est pour moi une héroïne »
Interrogé à propos de la chancelière allemande, il confie que Angela Merkel est une « héroïne » pour lui. « Sans elle, je serais peut-être encore en Syrie, où la guerre sévit encore. Peut-être que je ne serais plus en vie. Grâce à Mme Merkel, je le suis toujours. Je lui en suis très reconnaissant. » Il ajoute que s’il devait rencontrer à nouveau Merkel, il voudrait la remercier personnellement et lui dire qu’elle avait pris la bonne décision en 2015. « Si Mme Merkel n'avait pas pris cette résolution, beaucoup d'entre nous ne serions pas ici aujourd'hui. À l’époque, nous avions besoin de sécurité et cela a marché. Bien sûr, tout ne s'est pas déroulé parfaitement, mais on est vivant ».
En ce temps-là, l'ambiance en Allemagne était encore très euphorique. C'était pour lui un grand changement. Cette photo l'ayant rendu célèbre, beaucoup de gens voulaient le connaître personnellement. On lui écrivait. « C'était un moment très, très, très agréable ! », se souvient-il. Il lui arrivait même de recevoir dix messages de sympathie par jour « Nous adorons vous avoir ici ! Vous êtes les bienvenus ici ! », lui écrivaient les gens. On lui apportait des vêtements ou on lui rendait simplement visite. Chaque jour, il rencontrait quelqu'un. Des inconnus qui voulaient simplement mieux le connaître.
Et puis le changement est arrivé. Au fil des mois, la bienveillance a cédé la place aux hostilités contre les réfugiés surtout du côté de l’extrême droite. Modamani était devenu victime de cette campagne de dénigrement des réfugiés.
Puis, un jour, il découvre cette phrase sur internet : l’homme qui s’est pris en photo avec Mme Merkel est un terroriste. « J’étais abasourdi, très choqué ! », confie-t-il. Une période très difficile pour lui. Il a écrit à de nombreux amis pour demander conseil, savoir ce qu’il devait faire. S’il devait aller à la police, par exemple. En plus, à l’époque, il parlait très peu l'allemand.
Comme le jeune Syrien avait utilisé son vrai nom sur Internet, et aussi sur Facebook, il a commencé à recevoir des commentaires et des messages haineux. « Crève en prison ! », « Qu'est-ce que tu as fait ? », « Nous n'aurions jamais dû vous laisser entrer ». Il raconte qu’il a lu pire encore. « Il y avait tellement de messages de haine qu'à un moment donné, je ne pouvais plus les lire. J'ai fait une pause et je ne les ai plus lues. »
On a utilisé trois fois sa photo pour des fake news. Une fois, il était un des terroristes de l'attentat de Bruxelles (mars 2016). Une autre fois, le chauffeur de camion de l'attaque de Berlin (décembre 2016). On l’a même accusé d’avoir incendié une femme sans-abri.
Il a donc fait appel à un avocat qui a déposé une injonction contre Facebook pour qu’il supprime les photos. Cela a pris beaucoup de temps. Demande refusée. Facebook n’a pas obtempéré. « Mais ce que j'ai gagné : c'est d'avoir le droit de raconter mon histoire, la vraie. ». Il attend aujourd'hui son permis de rester dans le pays. Pendant ce temps, il vit avec sa copine, une Ukrainienne rencontrée à l’université, dans un appartement à Berlin. Il travaille dans un supermarché pendant qu’il poursuit ses études de Communication commerciale. Avant, il a prêté ses services dans une salle de sport, mais elle est fermée à cause du coronavirus.
Sa famille est restée en Syrie. Elle ne va pas bien : la guerre se poursuit et les cas de coronavirus se multiplient. Modamani ne veut plus retourner dans son pays d’origine. « L'Allemagne est devenue ma patrie. Je n'ai rien en Syrie, j'ai tout perdu là-bas. Il ne reste que ma famille. Je n'ai plus d'appartement là-bas. L’appartement de ma famille a été détruit. De nombreux de ses amis et parents sont morts ces dernières années ! »
Huguette Hérard
N.D.L.R. :
(1) Interview parue dans le quotidien „Frankfurter Allgemeine Zeitung“ (FAZ) le 1er septembre 2020. Intervieweuse Johanna Dürrholz.
2) Au cours des cinq dernières années, 2 081 789 personnes ont fui de l'autre côté de la Méditerranée. 19 240 personnes se sont noyées, dont le petit Alan Kurdi, un petit Syrien de deux ans. Sa photo, allongée sur la plage, avait choqué le monde entier.
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