« Il est clair que Joe Biden gagnera », déclare l’historien américain Timothy Snyder
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Le système de santé aux États-Unis, l’État, la démocratie, les rapports entre les ethnies, les inégalités sociales, etc., autant de sujets qu’a débattus l’historien américain Timothy Snyder dans une récente interview accordée à un journal allemand (1).
On savait que le système de santé américain était mal loti, mais pas à ce point. Timothy Snyder raconte qu’il était malade et a dû attendre très longtemps aux urgences avant de pouvoir être soigné. Les médecins ont, de surcroît, commis un certain nombre d'erreurs qui ont failli le tuer. Certains collègues l'ont même réprimandé pour ne pas avoir fait appel à des gens haut placés lorsqu’il se trouvait aux urgences. Il a été choqué, dit-il, de cet aveu selon lequel les hôpitaux ne fonctionnent véritablement que lorsque les patients reçoivent un soutien extérieur. « La médecine ne doit pas être une question de piston réservée à une oligarchie, s’agace-t-il. Cela devrait simplement fonctionner.»
Dans les hôpitaux américains, poursuit-il, le malade doit être en permanence sur ses gardes, car il ne sait pas si les médecins et les infirmières agissent pour des raisons financières ou s’ils s’intéressent vraiment à votre santé. « Lorsque je suis dans un hôpital en Allemagne ou en Autriche, il arrive que je sois mécontent d’une chose. Mais pour être honnête, je ne m’inquiète jamais de ce que l’argent contrôle le processus. L’atmosphère est différente : les mesures visent principalement à améliorer l’état de santé du patient ».
La différence entre le système européen et celui des États-Unis est que ce dernier est axé sur le profit. « Cela nous affecte tous, non seulement physiquement, mais aussi moralement », explique-t-il. Il indique qu’environ la moitié des Américains ne peuvent pas aller à l'hôpital parce qu'ils n'en ont pas les moyens. Cela rend la crise sanitaire, provoquée par le nouveau Coronavirus, d'autant plus mortelle. « Il n'y a pratiquement aucun moyen de mettre en œuvre un plan d'urgence national, que ce soit pour des tests ou autres choses. Un système médical purement commercial échouera toujours en temps de crise ».
L’état du système de santé a, selon lui, à voir avec l'état de la démocratie américaine. « Notre système de santé déficient rend la démocratie plus difficile et les faiblesses de notre démocratie rendent les soins de santé plus difficiles ».
Abordant le problème du racisme structurel dont souffrent les États-Unis, il affirme qu’il est plus difficile pour les personnes qui ne sont pas blanches de voter. Cela rend, selon lui, aussi plus malaisée la construction d'un État providence. Par exemple, les politiciens républicains persuadent les Américains blancs qu'ils ne peuvent pas avoir un système de santé publique parce que seuls les Noirs et les immigrants en bénéficieraient. « Le fait qu’il n’y ait pas d’État-providence crée, à son tour, beaucoup de peurs et d’anxiété, avance Snyder. Et cela nous pousse à l’autocratie et à nous éloigner de la démocratie. Vous pouvez le voir aux informations tous les jours alors que le président tente d’utiliser toutes les peurs et les morts comme base émotionnelle pour un changement de régime ».
Inégalités de richesses et raciales
Dans son livre intitulé « Sur la tyrannie » écrit en 2017, l'auteur avait averti que les institutions démocratiques pourraient ne pas être en mesure de se défendre contre les attaques de Trump. Selon lui, les choses se sont déroulées pour l'essentiel comme il l’avait prédit. Il constate qu’aujourd’hui, la situation est pire qu'en 2017 : les inégalités de richesse sont devenues plus importantes, l'accès aux informations locales, plus difficile et le racisme a augmenté, tant à l'égard des Noirs américains que des immigrés.
Évoquant les manifestations du mouvement « Black Lives Matter », Snyder estime que c’est la plus « grande expression de résistance citoyenne » aux États-Unis depuis les années 60. En Europe, on n'aurait pas mis assez l’accent sur cet aspect, en rappelant que la plupart des protestations se sont déroulées de manière pacifique.
À propos de la menace de Donald Trump selon laquelle il n’acceptera pas les résultats des élections en novembre prochain, l'historien reconfirme que Donald Trump est loin d’être démocrate. « Il n'aime pas les démocraties, rappelle-t-il. Et il a dit des dizaines de fois qu'il n'acceptait pas les résultats des élections. M. Trump a clairement indiqué qu'il devait décider qui gagne et qui perd ». L’auteur pense que lorsque Trump parle maintenant d'une possible fraude électorale, c'est uniquement pour suggérer que le chaos règne.
Au cas où Trump ne voudrait pas quitter la Maison Blanche après les élections, Snyder souligne que les institutions seraient en train de se préparer pour contrer cette situation. « Il y a des avocats qui préparent les actions en justice nécessaires, signale-t-il. Et il y a des politiciens qui essaient de s'assurer que les majorités correctes sont à la Chambre des représentants ». Il prévoit toutefois qu’avant l'élection de novembre et dans les premières semaines qui suivront, la situation sera chaotique pendant un certain temps. Mais qu’au final, il est clair que Joe Biden gagnera aux urnes.
Interrogé à propos du changement de gouvernement, Snyder indique la particularité du système américain, assez différent de l’Européen. Aux États-Unis, les élections se déroulent pendant la première semaine de novembre, mais le transfert du pouvoir n'a pas lieu avant la troisième semaine de janvier. C’est pour cela qu’il croit important que les journalistes américains, mais aussi étrangers se rendent compte correctement de cette situation. « Trump va prétendre - et prétend déjà - que nous sommes en crise si nous ne connaissons pas le résultat le jour même des élections. C'est égoïste et faux. Il n'est pas vrai que nous devons connaître le résultat le jour où les gens ont voté. Ce n'est qu'un luxe auquel nous nous sommes habitués. La vérité est que le résultat officiel des élections ne sera pas déterminé avant décembre [en décembre, le collège électoral élit le nouveau président et le vice-président]. Nous avons donc cinq semaines pour compter tous les votes avec précision ».
Les batailles juridiques et politiques ne seraient qu’un côté de la médaille. L'historien n’exclut nullement de la violence. Il pense même que Trump mise sur le chaos pour pouvoir mieux jouer le rôle de sauveur incontournable.
Selon l’analyste, Trump n'essaie même plus d'obtenir le plus grand nombre de voix « parce qu'il sait qu'il ne peut pas y arriver ». Il pense que si l’actuel président américain, qu'il qualifie d’ailleurs d’autocrate, était toujours intéressé à gagner, le Congrès du Parti républicain aurait été beaucoup plus modéré et moins radical. « Au lieu de cela, ajoute-t-il, Trump continue de remuer sa base, y compris la frange extrémiste ». Snyder a observé que Trump non seulement n’était pas conciliant, mais qu’il n’essayait pas non plus de convaincre la classe moyenne. Il essayerait plutôt de mobiliser suffisamment de personnes dans la rue et dans les institutions « pour que les choses puissent d'une manière ou d'une autre jouer en sa faveur après les élections ».
« Mais il n’y aura pas de guerre civile »
L’historien exclut l’éventualité d’une guerre civile. Il reconnaît certes que les partisans de Trump sont « souvent en colère et souvent armés », mais ils ne sont pas aussi organisés que la «Heimwehr », l’unité paramilitaire armée autrichienne, dans les années 1930, par exemple.
Selon Snyder, les États-Unis ne vont pas revenir rapidement à une sorte de situation normale par la suite. Quant à lui, il espère plutôt une période de changement spectaculaire. Car d’après lui, Donald Trump n’est « qu’une partie du problème » : il n'a fait qu'exacerber les tendances existantes des 40 dernières années. Le prochain gouvernement devrait, à son avis, se pencher sur cette question.
Comment il imagine une administration Joe Biden ? Selon Snyder, la première chose que les démocrates doivent faire c’est non seulement de gagner la Maison Blanche, mais aussi une majorité du Sénat. L’une des lois les plus importantes à adopter est une réforme du système électoral américain. « La Chambre des représentants a déjà essayé, car notre système électoral est bourré de gros problèmes : Les circonscriptions électorales sont toutes mal assorties, il y a trop d'argent en politique, 25 des 50 États ont adopté des lois qui suppriment certains groupes d'électeurs ». Il juge aussi utile de changer le jour du vote qui a toujours lieu le mardi : c’est un jour ouvrable où de nombreux Américains doivent aller travailler et de ce fait, ne peuvent pas voter.
En outre, la nouvelle administration doit, d’après le fin observateur, réduire les inégalités sociales et économiques. La répartition inéquitable des richesses doit être corrigée par une augmentation des impôts. Il estime que les États-Unis taxent et contrôlent trop peu les riches. C’est surtout la classe moyenne qui subit des contrôles et qu’on impose. « Non seulement au niveau du fisc, mais dans l'ensemble du gouvernement, les personnes qui devraient faire respecter les règles ne sont pas suffisamment financées. Il évoque aussi les grandes sociétés Internet, par exemple, qui devraient être soumises aux lois anti-trusts et taxées plus lourdement afin de financer un meilleur journalisme local. Car en matière d'accès aux informations pertinentes, il relève une forte inégalité. Enfin, l'inégalité raciale doit être combattue en donnant à chacun la possibilité de voter et en continuant à examiner de manière critique l’histoire des États-Unis d’Amérique.
Interrogé à propos de l’échec de la candidate démocrate Hilary Clinton en 2016, pourtant favorite, Snyder précise que, cette fois, les prévisions sont très différentes. En 2016, l'avance d'Hillary Clinton était de deux, trois ou peut-être quatre points de pourcentage. Et dans les « Swing States », Clinton aurait obtenu des résultats particulièrement mauvais. Or, aujourd’hui, il remarque que l'avance de Biden est de huit ou dix points de pourcentage, et il est bien placé dans les États dits clés. Il considère qu’il est inhabituel qu'il y ait un si grand écart entre les deux candidats si tôt.
Il fait aussi remarquer qu’en 2016, beaucoup de gens ont tout simplement ignoré la situation des données. La dernière fois, la faction Sanders et celle Clinton ont estimé qu'elles pouvaient se battre entre elles, car tout le monde pensait que Clinton allait gagner. Les démocrates n'avaient pas peur en 2016. Mais maintenant, en 2020, ils ont peur.
Huguette Hérard
N.D.L.R.
(1) Parue dans le quotidien « Zeitonline » (1) le 2 septembre 2020, l’interview a été menée par Marcus Gatzke.
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