Une petite révolution dans le cinéma allemand
Jusqu’ici les Noirs allemands avaient des rôles plutôt « raci-sés ». Une petite révolution a eu lieu dans l’image : l’Afro-Allemande Florence Kasumba joue le personnage de commis-saire dans la célèbre série policière de Hanovre « Tatort ».
Belles femmes exotiques, ou dealers de drogue, immigrés ou mi-grants de banlieues, danseurs, prêtresses vaudous, voilà les rôles « clichés » à travers lesquels on perçoit généralement les Noirs en Allemagne. Il y a deux ans, l’acteur afro-allemand Selam Tadese s’en plaignait et il a dû aller aux USA tenter sa chance. Mais une petite révolution a eu lieu l’an dernier. Pour la première fois, une femme noire joue le rôle commissaire dans un policier « Tatort » (traduction : « Sur les lieux du crime »). Dans « L'enfant disparu », Florence Kasumba (43 ans) joue le rôle d’une détective, aux côtés de la très connue Maria Furtwängler. Pour saisir l’importance de ce rôle, on doit savoir que ce « Tatort » est vu par dix millions environ de téléspectateurs.
Dans cette série, l’Afro-Allemande s’appelle Anaïs Schmitz, un nom de famille typiquement allemand. « Sans vaudou ni intermèdes de danse », commentait à l’époque la journaliste afro-allemande Thembi Wolf dans « Bento », journal des jeunes du magazine « Der Spiegel ».
Avant d’obtenir ce grand rôle, Kasumba a joué dans la série poli-tique de « Deutschland 86 » (Allemagne 86), la suite de la série de « Deutschland 83 » (Allemagne 1983). À Hollywood, elle a révélé au grand jour son talent dans des superproductions telles que « The First Avenger : Civil War » aux côtés de la superstar Scarlett Johansson. On l’a vue aussi dans « Wonder Woman » comme sé-natrice Acantha. Et en 2018 dans « Black Panther », 18e film de l'univers de Marvel Comic où elle était la guerrière Ayo. C’est sur-tout après son méga succès dans « Black Panther », nominé aux Oscars, que l'industrie cinématographique allemande a remarqué son immense talent. Elle joue pour la télévision RTL en prélude à la nouvelle saison de « Alarm für Cobra 11 », une série de films d’action où elle est agente du FBI.
Mais tous les Noirs n'ont pas eu cette chance de grimper aussi haut. Après ce choix jugé révolutionnaire, la journaliste afro-allemande Thembi Wolf a parlé à de jeunes acteurs noirs de ce que « Tatort » signifie pour eux et ce qui devra enfin changer dans l'industrie alle-mande du cinéma.
Par exemple, Langston Uibel (21 ans), a même une fois tourné avec Florence. À l’époque, elle jouait le rôle d’une magicienne vau-doue. Il est content qu’elle puisse enfin être une commissaire alle-mande, comme n’importe quelle autre.
Expliquer le fait d’être Noir
Selon cet acteur, la question est de sentir devoir à expliquer au pu-blic pourquoi l'acteur est noir. Fréquemment, les rédactions pensent qu'être noir pourrait être un « obstacle entre le public et l'histoire ». Ou bien le personnage n'est pas autorisé à parler allemand. Ou bien la couleur de la peau doit être le sujet du film. Il explique récemment qu’il a été choisi comme aide-soignant pour personnes âgées. La couleur de la peau n'avait pas d'importance. Mais lorsqu’il est arrivé sur le tournage, on lui a dit que la rédaction voulait qu’il parle un mauvais allemand. Il a refusé en disant que ceci ne faisait pas partie de son répertoire. Il lui arrive de faire remarquer à ses vis-à-vis qu’il y a un lien entre le racisme normal et ce qu’ils exigent de lui. Ces personnes s’en défendaient. Il pense que beaucoup de gens ne s’en rendent pas compte.
Heureusement, dit-il, qu’il n’a pas à accepter de vrais rôles clichés. Entre-temps, les gens veulent maintenant travailler avec lui en tant que personne et en tant que Noir. « Peut-être parce qu'ils ont appris à mieux me connaître. Et je suis métis - pas tout à fait sombre. J'imagine que cela joue aussi un rôle ». L'année dernière, il a joué le petit-fils du maire dans la série de la télévision ARD « Um Himmels Willen » (Pour l’amour du ciel). Dans le film, sa couleur n'était pas un problème. Il a accepté ce rôle parce que c'est l'une des plus grandes séries en Allemagne, que suivent en moyenne 8 millions de téléspectateurs.
Sa motivation, c’est être vue par beaucoup de gens afin de pouvoir « changer les choses ». Pour lui, il n’y a pas de meilleure percée dans cette direction que d'être à la télévision à 20h15. C’est à cette heure que presque tout le monde est chez soi et qu’on commence à projeter les films. « Cela ne changera pas tout, mais c'est un dé-but. » Pour lui, il s'agit de montrer le monde à la télévision comme il est, c’est-à-dire, diversifié. Ses compatriotes doivent devenir « plus réalistes ».
L’autre interviewée est Thandi Sebe (29 ans). Elle a regardé « Ta-tort » avec son ex-copain presque tous les dimanches et c’est ainsi qu’elle a connu le visage de Florence Kasumba. Sebe constate que cette dernière jouait le plus souvent le rôle d'accompagnatrice, de réfugiée ou autre. « C'est pourquoi je pense que c'est vraiment bien qu'elle ait un rôle de premier plan maintenant. Et c'est vraiment génial qu'elle ait le crâne rasé. Comme moi. »
Mais pour Sebe, cela ne s'est pas si bien passé en tant qu'actrice en Allemagne. L'année dernière, elle n’avait trouvé que deux rôles : jouer une manager de Miami et interpréter une fille de Berlin. « Je me demande si c'est à cause de moi - ou parce qu'il n'y a pas de rôles pour les actrices noires ».
On lui propose parfois un rôle de « danseuse ». Mais elle ne sait pas du tout danser. Souvent, vous êtes aussi « l'Américaine ». Pour elle, c’est comme si on devait expliquer pourquoi cet acteur (trice) est noir (e). Lorsqu’on lui propose de nombreux rôles, elle pèse le pour et le contre. « Puis-je jouer cela en toute bonne conscience ? Il se peut qu'à un moment donné, je n'aie plus à faire ce genre de travail. » Elle s’est rendue en Afrique du Sud, où il y aurait beaucoup plus d'emplois. En ce moment, elle travaille au Cap. « Ils tournent beaucoup de séries ici, dit-elle, parce que c'est bon marché, que la lumière est bonne - et qu'il y a une grande variété d'acteurs. ». Elle connaît des mannequins et des actrices noires du monde entier - de France aussi bien que d’Allemagne - qui viennent en Afrique du Sud tenter leur chance. « L'autre jour, j'ai tourné ici avec un acteur franco-asiatique qui n'a pas non plus de travail en France ». Ils vont y jouer les Américains ou les Canadiens.
Elle pense que la télévision est importante. « Ma grand-mère ne re-garde pas Netflix. Et c'est seulement en voyant des femmes noires dans de banales productions télévisées allemandes que les per-sonnes des générations plus âgées s'habituent lentement à la di-versité ». En mai, elle tourne un film pour la télévision ZDF. Elle y joue une femme sud-africaine, mais qui parle allemand.
Le géant noir
Jonathan (30 ans) est la troisième personne que Wolf a interrogée à propos de la diversité à la télévision allemande. Le premier rôle de ce jeune homme a été au Théâtre d'État, où il a joué un jeune homme en Afrique de l'Ouest. « Ce qui est bien, c'est que j'avais beaucoup de paroles, c'était déjà un rôle principal. J'étais un jeune homme vivant dans la pauvreté, mais très intelligent ». Mais il n’avait pas le droit d'être un allemand de haut niveau : il devait adopter un accent. Un accent français. Comme locuteur allemand, il a dû s’exercer pour obtenir cet accent. Comme les autres, il reçoit souvent des offres qui ont trait au fait d'être noir. Dans les auditions, c’est souvent pour des rôles où la description du type de personnage correspond à un « géant noir » ou « l’ami d’un rappeur » etc.
Il y a dix ans, il a co-fondé un collectif de théâtre pour les artistes noirs. « Nous jouons et développons des pièces de théâtre et de-puis peu aussi des séries télévisées. Il s'agissait d'ouvrir de nou-velles perspectives et d'avoir le droit de jouer des choses qui, au-trement, ne seraient jamais jouées par des Noirs ». Le groupe a eu beaucoup de réactions positives de la part des critiques. « Mais pendant longtemps, nous nous sommes occupés de tout nous-mêmes - des accessoires aux contrats. »
Parfois, il reçoit beaucoup d'éloges après une audition. Mais en-suite, on lui dit que ça ne correspond pas « à cause de la question type ». Quand le film sort, il constate que celui qui a obtenu le rôle est une personne... blanche.
Au théâtre, il a déjà refusé plusieurs rôles, précisément quand le mot « dégradant » de « nègre » y était employé. Il allait accepter, car il avait vraiment besoin d'argent, mais quand il a pensé aux jeunes avec lesquels il organise des ateliers de théâtre, il a changé d’avis. Il craignait trop qu’ils ne soient déçus de lui.
Mais il ne rejette pas ces offres tout de suite. Il pense que souvent l’acteur noir peut s'impliquer, parler aux gens. Il pourrait adapter les rôles et même les transformer dans le jeu.
Il a été aussi auditionné comme commissaire dans « Tatort ». Mais de telles propositions sont jusqu'à présent exceptionnelles. Ce se-rait, selon lui, un grand rôle dans un polar. « J'adorerais jouer un vampire - mais un vampire allemand… Un jeune vampire noir alle-mand ». Il se rappelle les propos de l’actrice noire américaine Viola Davis aux Emmys : « La seule chose qui distingue les acteurs et actrices noirs de tous les autres est l'opportunité ! »
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L’heureuse élue, Florence Kasumba, vit avec son mari à Berlin. Elle adore s'entraîner aux arts martiaux. En 2014, elle a déclaré au magazine « Bunte » : « Il vous faudra probablement un certain temps avant de trouver un moyen d’exercer le rôle de médecin, de secrétaire ou d’employé de banque avec une femme de couleur - sans avoir à expliquer pourquoi on est noir ». N’a-t-elle pas déclaré qu’il serait temps qu’il y ait une commissaire noire en Allemagne ? Elle avait vu juste puisqu’elle a réussi.
Huguette Hérard
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