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Jim Knopf, un livre pour enfants accusé de raciste

Jim Knopf, un livre pour enfants accusé de raciste

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Avec son livre d'aventures « Jim Knopf », l’écrivain allemand Michael Ende a réalisé une percée mondiale. Soixante ans plus tard, un débat a lieu sur le caractère raciste du livre, divisant l’opinion en deux camps.

Jim Knopf arrive bébé dans un colis postal sur l'île fictive de Lummerland. Le roi Alphonse-Midi-Moins-le-Quart ayant décrété que l'île étant devenue trop exiguë pour tous les habitants, Jim, adolescent, avec son ami Lucas, sont obligés de laisser l’Île et partir à l'aventure. Avec la locomotive « Emma », les deux jeunes hommes partent pour la terre fictive de Mandala où ils sauveront finalement une princesse. Ils sont devenus deux héros.

Pour les enfants, c’est un conte de fées enchanteur et fantastique. Pour les adultes aussi. C'est une histoire attrayante, remplie d'aventures incroyables, avec des personnages ingénieux nous procurant des moments de joie et de réflexion. Après le premier volume paru en 1960, « Jim Knopf und Lukas der Lokomotivführer » (« Jim Knopf et Lucas, le chauffeur de locomotive »), « Jim Knopf und die Wilde 13 » (« Jim Knopf et les 13 sauvages ») a été publié en 1962. Ces deux publications comptent parmi les livres pour enfants les plus populaires et les plus réussis de l'espace germanophone. Les deux volumes ont été traduits dans 33 langues et ont maintenant atteint une diffusion mondiale de 5,5 millions d'exemplaires. « Jim Knopf » a remporté le Prix allemand du livre jeunesse en 1960 ainsi qu'une mention honorable dans le palmarès du prix Hans Christian Andersen en 1962.

Ce qui est inhabituel dans cette histoire pour enfants des années 60 : le héros de l'histoire, Jim Knopf, est noir. « J'aimais Jim Knopf quand j'étais enfant. Le garçon qui me ressemblait et qui était le héros de l'histoire », écrit l’Afro-Allemande Tupoka Ogette (40 ans), formatrice en antiracisme et diversité, sur un site web de la Fondation Heinrich Böll sur le thème de « Wanted : héros noirs dans les livres allemands pour enfants ». Cependant, enfant, elle trouvait effrayante l'idée que Jim ait été envoyé dans un colis postal. Elle a également été ennuyée par le « mot N » (N désigne nègre), ayant souffert à plusieurs reprises de ce terme lorsqu'elle était enfant, écrit-elle. Elle fait ici référence à un passage au début de l'histoire où un des habitants de Lummerland utilise le mot « nègre » pour décrire le petit Jim. En 2018, la militante antiraciste Ogette a écrit « Exit Racism : rassismuskritisch denken lernen » (« Exit racisme : apprendre à penser de manière antiraciste »).

Ces dernières années, de nombreuses discussions ont eu lieu en Allemagne autour du mot « N » (Les militants antiracistes utilisent depuis quelques temps le mot « N » pour ne pas avoir à prononcer le mot « nègre » à connotation négative), à propos du racisme et des stéréotypes retrouvés dans les livres pour enfants. C'est le cas de classiques tels que « Die kleine Hexe » (La petite sorcière) de l’auteur allemand Otfried Preußler (1923-2013) ou de « Pippi Langstrumpf » de l’écrivaine suédoise Astrid Lindgren (1907-2002). Les nouvelles éditions de l’ouvrage de cette dernière ont été d’ailleurs corrigées. Par exemple, dans la nouvelle version, le père de Pippi, le « N-King » (le roi nègre) du pays de Taka-Tuka, est maintenant un « Roi du Pacifique Sud ».

Des lèvres roses épaisses

Dans une interview accordée à l'hebdomadaire allemand « Die Zeit » à l'occasion du 60e anniversaire de Jim Knopf, Christiane Kassama, éducatrice afro-allemande basée à Hambourg, s'élève clairement contre ce livre. Elle le juge raciste. « Jim Knopf reproduirait « de nombreux clichés sur la nature et l'apparence prétendument typiques des Noirs », dit-elle dans cette interview. « Jim Knopf » représenterait « la façon dont les blancs imaginent un enfant noir drôle et effronté ». En juillet dernier, elle twittait que « beaucoup de livres transportent inconsciemment des clichés, et par ricochet, du racisme ». Elle estime que les enfants qui y sont touchés s’identifient à ces images négatives et les enfants blancs, eux, grandissent de manière inconsciente avec ces préjugés. Kassama est en faveur d’une formation précoce antiraciste, dès la crèche.

Les illustrations de Franz Josef Tripp montrent Jim Knopf dans la première édition avec un large sourire et des lèvres roses bombées. Un « cliché » qui se heurte aujourd'hui à un rejet. On oublie que ce dessinateur décédé en 1978 est né en 1915 et avait donc à peine 18 ans lorsque Hitler a pris le pouvoir et de ce fait, a passé toute sa jeunesse sous le régime nazi. Cependant, la maison d'édition Thienemann, qui a publié « Jim Knopf » le 9 août 1960, tient à conserver la langue originelle de Michael Ende. La raison invoquée est qu'il s'agissait de « personnages de roman de cette époque ». En outre, ils ne voulaient pas enfreindre la loi sur les droits d'auteur.

Quant à l’auteur lui-même, Michael Ende, il est né en 1929 à Garmisch-Partenkirchen dans le sud de l'Allemagne. C’est-à-dire qu’il a vécu ses années d'école sous la dictature des nationaux-socialistes. En 1990, il a déclaré à un talk-show télévisé qu'au début de « Jim Knopf », il ne savait pas du tout comment l'histoire allait se poursuivre. « Ça ressemble à un gag, mais c'est vrai. Je ne savais pas ce qui avait dans le paquet ! ».

Au final, c'était le bébé noir Jim Knopf qui y était. L'écriture elle-même était une aventure que Michael Ende n'aurait jamais pu prévoir. « Il y a un moment où les personnages prennent une vie propre et où vous écrivez juste derrière eux », a-t-il déclaré aux téléspectateurs à l'époque. En écrivant un livre, l'auteur n’avait pas une aventure en tête. C'était la même chose avec « Jim Knopf ». Dans les premières éditions de « Jim Knopf » dans lesquelles celui-ci se bat contre de faux géants et des dragons, la princesse Li Si venait de Chine et non du Mandala fictif.

L’auteur fut pourtant un antiraciste

Michael Ende est mort en 1995, à l’âge de 65 ans. Dans sa succession, on a retrouvé des scripts et des notes qui montrent que celui qu’on définit comme un anthroposophe était en réalité un antiraciste. Il a examiné de manière critique l’interprétation abusive des nazis de la théorie de l’évolution de Darwin ainsi que l’idéologie « raciale » et raciste qui en découla.

Dans ses histoires, ce sont les « faibles » qui remportent la victoire : dans leur voyage héroïque, Jim le noir et son ami Lucas rencontrent les outsiders et les aident, fait remarquer avec justesse la radio allemande « Deutsche Welle ». En effet ! Par exemple, lorsqu'ils arrivent dans l’île fictive des dragons pour libérer la princesse Li Si, ils voient l'inscription suivante au-dessus de la porte de la ville : « Attention ! Entrée interdite sous peine de mort aux dragons non purs » Non seulement ils parviennent à vaincre la cruelle maîtresse des dragons, Mme Mahlzahn, mais ils reçoivent aussi l'aide du demi-dragon Nepomuk, qui a honte que sa mère soit un hippopotame et non un dragon.

Pour Ralf Schweikart, sociologue et anthropologue culturel, président du groupe de travail pour la littérature de jeunesse, ces faits (victoire finale des « faibles » devenus héros) contrecarrent donc la « folie raciste des nazis », leur classification « raciale » et leur désir fou de satisfaire leur idéal délirant. Au contraire de ceux qui y voient du racisme anti-noir, Schweikart souligne le caractère intégrateur et pacifiste du conte de fées puisque le héros noir et la princesse chinoise se rencontrent sans que l'origine et la couleur de la peau n’y jouent un rôle.

La couleur de la peau de « Jim Knopf » ne joue pas non plus de rôle dans la réalisation de l'histoire au « Komische Oper Berlin », à l’Opéra comique de Berlin. « Certains mots et phrases provoquent facilement un malaise dans le monde d'aujourd'hui », dira la soprano britannique originaire de la Barbade, Georgina Melville. Mais la production reflète un état d’esprit plus moderne.

On affirme que le réalisateur Dennis Gansel (47 ans) a délibérément omis les allusions à la couleur de peau de Jim dans le roman lorsqu'il a filmé « Jim Knopf » en 2018 dans un spectacle cinématographique élaboré. La deuxième partie de « Jim Knopf et les treize sauvages » doit maintenant sortir ce mois d’octobre. Le débat sur le racisme supposé de l’œuvre refera rage et on ne sait pas qui finira par l’emporter : le politiquement correct ou le respect de l’authenticité de l’œuvre ?

Huguette Hérard

N.d.l.r.
(1) « Jim Knopf » s'est également fait connaître par la télévision allemande avec le théâtre de marionnettes « Augsburger Puppenkiste ». La série a été filmée pour la première fois en noir et blanc en 1961/1962 et complètement re-filmée en couleur en 1976/1977. De plus, une série de 52 épisodes a été diffusée pour la première fois en 1999. La première adaptation cinématographique en direct de « Jim Knopf » est sortie en 2018. « Jim Knopf et les treize sauvages » sortira ce mois d’octobre 2020,

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