N, l’imprononçable mot !
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Un mot n’est pas qu’un mot, mais un contexte. C’est pourquoi beaucoup de Noirs européens abhorrent le mot « nègre » et depuis des années, lut-tent pour son bannissement du vocabulaire universel ; d’où la naissance du mot de substitution « N ». Dans un article, l’Afro-Allemande Nelly Bihegue, étudiante en droit, explique les raisons historiques et psycholo-giques pour lesquelles le terme doit être évité à tout prix.
Ulla Engelhardt est une Allemande blanche, antiraciste et pan-africaniste. Un jour, elle envoie par WhatsApp à une amie haïtienne, Henriette, une pétition visant à bannir le mot « N » (nègre) en Allemagne. « En créole haïtien, nègre veut dire homme et être humain. Et une négresse, désignant une femme noire, n’a rien de péjoratif », lui rétorque l’originaire d’Haïti, pays dont le passé « esclavagisé » remonte à plus de deux siècles. La mili-tante antiraciste allemande était étonnée de ce que le même mot n’évoque pas la même émotion pour tous les Noirs.
Henriette sait toutefois que pour beaucoup de Noirs d’Afrique, d’Europe et d’Amérique, le terme connote des expériences et des sentiments négatifs. Mais en raison de son histoire différente, elle a du mal à « saisir » émo-tionnellement le sens de ce débat. Le texte publié par l’Afro-Allemande Nelly Bihegue dans la revue juridique spécialisée en ligne « Verfassungsblog on matters constitutional » (26 juillet 2020) intitulé « Pourquoi le mot « N » ne pourra jamais désigner les noirs », apporte un peu d’éclairage, du point de vue du droit, sur ce débat qui ne manque pas de se heurter à de fortes résistances.
En Allemagne, le mot « N » a déjà une histoire juridique. Un cas concret qui remonte à deux ans. Au Parlement du land de Mecklembourg-Poméranie occidentale, on débat. Nikolaus Kramer, représentant de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD, parti d’extrême droite), utilise à plu-sieurs reprises le mot « nègre ». La vice-présidente de l’assemblée, Dr. Mignon Schwenke (65 ans), représentant le parti de gauche « Die Linke », le rappelle à l'ordre. L’affaire atterrit devant la Cour constitutionnelle régionale. Après avoir étudié la question, celle-ci statue en faveur de ce parlementaire. De l'avis des juges, le rappel à l’ordre n'était pas légalement fondé car la vice-présidente n'avait pas suffisamment pris en considération les différents termes du mot « N ». On ne peut pas affirmer que dans tous les cas l'utilisation du terme porte atteinte à la dignité humaine : cela dépend toujours du contexte. Les juges ont même estimé que le droit de parole du parlementaire a été violé.
En réaction à ce jugement, Charlotte Nzimiro, jeune militante antiraciste de Hambourg, a lancé une pétition contre le verdict et pour obtenir la re-connaissance légale du caractère raciste du mot « N ». En outre, l'initiative « N*Wort stoppen », basée à Cologne, a été fondée à cet effet. Le but de cette association est de sensibiliser la société civile au problème du mot « N » par le biais d'événements et de démonstrations en ligne dans différentes villes. Elle organise de temps en temps des manifestations contre l’utilisation du terme. Même en pleine crise du Coronavirus. Le 23 décembre dernier, 43 000 personnes avaient signé la pétition. Le nombre continue d’augmenter depuis. L'argumentation de Nzimiro est que le mot « N » est toujours péjoratif. Seules les personnes qui pourraient percevoir le mot comme péjoratif et déshumanisant peuvent en décider. « Ce sont les personnes noires », écrit-elle comme motif de sa pétition. Elle est soutenue par la journaliste et modératrice de télévision, Aminata Belli (28 ans) ainsi que par la vice-présidente du Parlement du land de Schleswig-Holstein, Aminata Touré (27 ans). Tous des Afro-Allemands. Le Conseil municipal de Cologne a décidé de proscrire à l'avenir le mot « N ». Un premier pas dans la bonne direction, estime-t-elle.
Un mot jugé déshumanisant
On constate bien que dans son texte, Nelly Bihegue n’est pas non plus d’accord avec la décision de la Cour. Selon elle, les juges ont omis de tenir compte des connotations négatives associées à ce terme. Ni de l’histoire du mot. « N » n’est pas neutre : il a été intégré dans l'usage général allemand au cours du développement des théories raciales au 18e siècle, rappelle-t-elle. La catégorisation des personnes en « N » impliquerait les valeurs négatives qui y sont associées. Se référant à l’auteure portugaise Grada Kilomba (« Plantation Memories », 5e éd. 2019), elle indique que « le terme était et est plutôt associé à des caractéristiques supposées : Le « N » est primitif, animaliste, ignorant, paresseux, impur, chaotique, etc. ».
Les théories sur les races devaient justifier l’oppression et l’asservissement puisque ceux qu’on exploitait (les Noirs) étaient classés dans une catégorie inférieure. « L'image d'un être humain inférieur, d'un être humain de dig-nité inférieure, est donc indissociablement liée au mot « N », écrit l’étudiante. Elle est persuadée que l'utilisation de ce mot « perpétue encore aujourd'hui cette idée sur les Noirs ». C’est tout simplement « déshumani-sant ».
Les conséquences ? Pour Nelly Bihegue, ces considérations linguistiques et historiques devraient également avoir des conséquences pour la juri-sprudence. « En ce qui concerne l'évaluation juridique du terme, il ne faut pas négliger la signification réelle du mot "N" », suggère-t-elle. Elle estime que dans l'arrêt de la Cour, on aurait tenté de « légitimer au maximum l'utilisation du mot ». Ce qui est, selon elle, « problématique » au regard de l'article 1 (1) de la Constitution allemande. Cette clause prévoit l'inviolabi-lité de la dignité humaine et oblige toute autorité étatique à la respecter et à la protéger.
La dignité humaine au sens de l'article 1.1 de la Loi fondamentale implique, rappelle-t-elle plus loin, le respect social auquel tout être humain a droit en vertu de son statut en tant que tel. Elle est persuadée que le terme "N" inclut par définition « l'infériorité absolue des personnes noires, ainsi que leur fonction de service en faveur de personnes "plus valorisées" ». D’après elle, même si les Noirs ne sont plus présentés comme des animaux exotiques dans le cadre des « Völkerschauen » (zoos humains en vogue dans les empires coloniaux jusque dans les années 50) et ne sont plus exploités ou sévèrement punis par les maîtres colons en Afrique, l'importance historique de la classification des Noirs demeure. Accepter l'utilisation du mot « N » est, pour elle, ne pas prendre en compte la douleur de cette catégorie de personnes. Enfin elle estime « dégradant » le fait que les gens ne soient « pas autorisés à décider de leur nom (en tant que collectif) dans un tel contexte historique ». Selon elle, c’est « comme si on leur enlevait leur autonomie et qu’on déterminait leur position dans la société, leur histoire et donc, dans une certaine mesure, leur avenir. »
Pour finir, Bihege estime que ce qui pourrait « inciter à une approche plus sensible » de la question du racisme dans son ensemble - et donc aussi du mot « N » - est la résolution 68/237, adoptée par l’Organisation des Nations unies en 2013. Par cette résolution, l'Assemblée générale de l’ONU a proclamé la « Décennie [2013-2023] pour les personnes d'ascendance africaine » dont l'objectif est de renforcer la lutte contre la discrimination et la marginalisation des Noirs. C’est ce qui a d’ailleurs conduit à l’organisation d’événements divers, dont la « PAD (People of Africn Des-cent)-Week » ayant eu lieu en novembre 2019. La « PAD-Week » est une conférence de la société civile par et pour les Afro-descendants au cours de laquelle un échange entre la politique et la société a lieu. Bihege reconnaît toutefois qu’en tant que résolution adoptée par consensus, celle-ci n'est pas contraignante en droit international, mais « elle exprime la volonté politique de la communauté internationale » de faire quelque chose. Alors les noirs devraient en profiter pour faire avancer leur cause.
Il y a beaucoup d’efforts réalisés en Allemagne en matière de racisme, mais beaucoup reste encore à faire. Un groupe de travail d'experts du Conseil des droits humains des Nations unies a déjà sorti un rapport dans lequel il exprime son « inquiétude » quant à la situation des Noirs en Allemagne. Exposés au racisme, ils seraient aussi confrontés « de manière récurrente » à des stéréotypes négatifs. Les enquêteurs onusiens ont aussi évoqué quelques cas : la pratique par la police du « profilage racial » (contrôle au faciès), la clarification « très lacunaire » de faits comme celui de Oury Jalloh (Sierra-Léonais retrouvé mort brûlé dans une cellule en 2015) et la discrimination sur le marché du logement et du travail. Toujours est-il que pour Bihegue, ceux qui veulent sérieusement faire quelque chose contre le racisme doivent commencer par la langue. Déjà par refuser le mot « N »,c’est déjà un pas.
Huguette Hérard
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