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« Google » honore le premier philosophe afro-allemand

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Cette fois-ci, la page d'accueil de « Google » a évoqué le 10 octobre dernier les travaux et le combat du premier philosophe allemand d’origine africaine du XVIIIe siècle, Anton Wilhelm Amo.

Le « doodle » affiché par le moteur de recherche internet a de quoi faire jubiler les Africains, les Afro-descendants et les Africanistes qui veulent mettre en avant l’apport des peuples noirs à la civilisation mondiale. Dix pays ont vu ce rappel internet : la Lettonie, l’Allemagne, l’Italie, le Sénégal, le Ghana, le Nigeria, le Kenya, la Tanzanie, le Brésil et l’Afrique du Sud : ce qui fait un total de 784, 83 millions de personnes, donc des centaines de milliers de vues potentielles.

Illustré par l’artiste nigérienne-italienne basée à Berlin, Diana Ejaita, cet hommage aura permis de mettre en lumière ce célèbre philosophe, écrivain et universitaire ghanéen-allemand, Anton Wilhelm Amo, si peu connu malgré son apport à la pensée du XVIIIe siècle. Ce que « Google »a résumé en le campant ainsi : « Amo a publié des travaux dans diverses disciplines, de la philosophie à la psychologie, et s'est imposé comme un penseur des Lumières renommé. Il a ensuite enseigné dans plusieurs universités allemandes, champion influent de la cause de l'abolition, Amo a fini par être confronté au racisme et à l'opposition à ses croyances », résume « Google ».

Pour Diana Ejaita, le travail artistique qu’elle a réalisé sur cet homme illustre, est un « grand honneur ». Dans une interview accordée à « GuestArtist Q&A » et parue sous le « doodle » de Google dédié à Amo, elle a expliqué qu’en tant qu’enfant de la diaspora africaine basé à Berlin, elle a activement suivi le débat sur le remplacement des noms de rue d’individus ayant contribué aux atrocités de la colonisation. Il y a quelques mois, elle a appris qu'une des rues de Berlin portera le nom d'un philosophe ghanéen qui fut le premier étudiant africain et professeur dans plusieurs universités allemandes : Anton Wilhelm Amo. Elle affirme être à la fois honorée et heureuse de ce que l'histoire s’invite dans notre vie quotidienne, ce qui nous procure de l'espoir pour l'avenir.

Quand elle a été approchée pour ce projet, elle avoue qu’elle s’était sentie « très émue et honorée ». Pour elle, célébrer Anton Wilhelm est « très important », d’autant plus qu’elle sait combien les militants d’origine africaine luttent pour que leur contribution à l'Allemagne soit reconnue. « J'ai été très heureuse de pouvoir utiliser mes compétences et de contribuer au récit de ces histoires ».


À la question si elle s’était inspirée de quelque chose pour ce « doodle », elle répond que l'histoire d'Anton Wilhelm Amo et le souhait de lui rendre un hommage approprié avaient suffi. Son souci était, ajoute-t-elle, que « cette histoire soit racontée avec respect ».

Avec son « doodle », elle espère que les gens comprennent que les choses sont plus complexes que ce que le système décrit souvent. « Nous sommes beaucoup plus connectés et semblables que nous ne le pensons et nous avons tous des cadeaux et des surprises à nous offrir les uns aux autres, quel que soit notre milieu ».

À la fois illustre et méconnu

Jusqu’à ce jour, la biographie d’Anton WilhemAmo - et même son œuvre - n'a pas encore fait l'objet de recherches approfondies. Mais on suppose qu’il est né vers 1700-1703 près de la ville d'Axim, sur la Côte d'Or africaine (aujourd'hui le Ghana). Et qu’il serait mort en 1759.

On rapporte aussi que bébé, il aurait été enlevé par des marchands d'esclaves et se serait retrouvé à Amsterdam. Il devait avoir 4 ans lorsqu’il aurait été emmené à la Cour du duc allemand Anton Ulrich vonBraunschweig-Wolfenbüttel (1633-1714). On n’est pas sûr qu’il ait été un esclave. Les documents affirment qu’il a plutôt été « donné en cadeau » à la cour de Braunschweig-Wolfenbüttel. Il a d’abord vécu aux Pays-Bas avant de venir en Allemagne.

On n’est pas sûr non plus qu'Amo ait vraiment servi de page. Ce qui est sûr en revanche est que le 29 juillet 1708, le noble Anton Ulrich vonWolfenbüttel qui l’avait accueilli l’a fait baptiser dans la chapelle du château de Salzdahlum (Salzthal), près de Wolfenbüttel. Il a ajouté deux nouveaux prénoms à son nom de naissance Amo : « Anton » et « Wilhelm », d'après le nom de son fils préféré, le prince héréditaire Wilhelm August, son successeur désigné.

On rapporte aussi que, soutenu par les seigneurs de cette cour, Amo a reçu une excellente éducation. Après la mort du duc en 1714, Amo fréquentait une école qui n'a pas encore été identifiée.

À partir de 1727, il s'inscrit à l'université de Halle pour y étudier la philosophie et le droit. Selon la journaliste MarittaTkalec (Berliner Zeitung, 23 août 2020), il a obtenu un doctorat à Wittenberg en philosophie. Sa thèse a porté sur « De humanae mentis apatheia » (de l’apathie de l’âme humaine) traitant de la problématique du corps et de l’âme humaine.

Il aurait présenté une thèse sur le droit des esclaves vendus en Europe « De jure maurorum in Europa » (« Sur les droits des Maures en Europe »). Cependant ce travail n'a pas pu être retrouvé, affirme le neuro-généticien Joe Draminga dans un article paru en 2011 sur le théoricien (Spektrum.de, 4 février 2011, Black HistoryMonth 2011). Dans ce mémoire, Amos aurait dénoncé l'esclavage comme une pratique illégale. Cela aurait fait tellement sensation qu’Amo aurait été transféré à l'université de Wittenberg en 1730, selon le Tagesspiegel du 1er juillet 2020. Mais selon la reporteureTkalec du « BerlinerZeintung » qui se réfère à l’historien et biographe d’AmoBurchardBrentjes, il s’agissait d’un débat scientifique proposé par l’université. Le texte n’a pas été retrouvé. Mais d’après ce que des chercheurs ont pu trouver, il se serait demandé « si la liberté ou la servitude des Maures d’Europe achetés par les Chrétiens correspondaient aux droits généralement applicables ».

Le penseur a ensuite publié un deuxième ouvrage en 1738 intitulé « De Arte sobrie et accuratephilisophandi » (« Sur l’art de philosopher de manière simple et précise »). Des spécialistes de la pensée d’Amo soutiennent que ce dernier a développé dans ce livre « une épistémologie empirique assez proche de celles de John Locke et de David Hume ».

Avec une licence d'enseignement, Amo qui parlait cinq langues (l’allemand, le latin, le grec, le néerlandais et le français), a dispensé des cours de philosophie et de sciences naturelles dans les universités de Halle, de Wittenberg et d’Iéna, des villes est-allemandes.

Seuls deux des écrits d'Amo ont survécu aujourd'hui, indique-t-on : son ouvrage de Wittenberg sur la philosophie de l'esprit et le manuel de logique et d'épistémologie. « Bien qu'Amo soit maintenant assez bien connu, ses travaux philosophiques ont été relativement peu étudiés », a regretté le Dr Falk Wunderlich du département de philosophie de l’Université de Martin Luther, lors d’une conférence organisée en l’honneur du philosophe en 2018, avec la collaboration de Dwight Lewis de l'université de Floride du Sud.

Un hommage qui remonte aux années 60

Ce n'était pas la première mise en lumière de la part de l'Université Martin Luther de Halle. Depuis 1994 par exemple, le prix Anton Wilhelm Amo est décerné chaque année pour récompenser des thèses exceptionnelles.

Quant aux premières recherches sur les travaux d’Amo à l’université Martin Luther même, elles avaient, en réalité, commencé dès les années 1960. Les recherches approfondies sur Amo en RDA ont été inspirées par Kwame Nkrumah, le premier président du Ghana, l’un des premiers pays à obtenir, en 1957, son indépendance de la Grande-Bretagne. Nkrumah avait fait des recherches sur Amo, et comme lui, il venait de la région autour de la ville d'Axim. Là, probablement dans le village de Nkubeam sur la côte atlantique où Amo est né, les proches du lettré vivent encore aujourd'hui et entretiennent fièrement son souvenir.

C'est à cette même époque que le philosophe longtemps méconnu a reçu une autre consécration : son immortalisation par l'art. Une sculpture en bronze réalisée en 1965 par Gerhard Geyer de Halle, baptisée « FreiesAfrika » (Afrique libre), est frappée à l'effigie d’Anton Wilhelm Amo. Elle est exposée depuis 55 ans sur la place de l’université Martin Luther de Halle-Wittenberg et sert de portrait du penseur : il n’existe pas de photographie personnelle de lui.

Au niveau de la société civile engagée dans la lutte contre le racisme, l'intérêt est aussi grand. En septembre 2008, les cinéastes afro-allemands Mo Asumang (« Roots Germania ») et John AmoatengKantara (entre autres « Undwirwaren Deutsche ») se sont rendus au Ghana, à l'invitation du Goethe-Institut et du « W.E.B. DuBois Institute for African and African American Research », institution créée en 1969 à l’université de Harvard. À cette occasion, ils se sont également rendus sur la tombe d'Amo à Shama, située à une heure de route d’Elmina, où se trouve le fort des esclaves sur la côte ouest de l'Afrique.

Malgré cette gloire, de nombreux Berlinois ont entendu le nom Amo pour la première fois lorsqu’en 2017, « l'Alliance pour la décolonisation de Berlin » a exigé que la Mohrenstrasse (rue des Maures) située dans le quartier « Mitte » soit rebaptisée en Anton-Wilhelm-Amo-Strasse. Trois ans après, en août 2020, c’est chose faite : la rue « Anton-Wilhelm-Amo-Straße » remplace désormais la rue «Mohren-Straße » jugée par les antiracistes de « raciste ».

Huguette Hérard

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