« C'est déjà un signe de pauvreté pour la gauche si elle n'-atteint plus les pauvres », déclare la politicienne allemande de gauche Sahra Wagenknecht
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Depuis des années, les partis de gauche essuient en Allemagne des défaites électorales de plus en plus cuisantes. Dans une interview accordée récemment au Süddeutsche Zeitung (1), Sahra Wagenknecht, membre du parti de gauche « Die Linke » et députée fédérale, parle des causes de l’affaiblissement de la gauche en Allemagne.
« Ce que l'on considère aujourd'hui comme la gauche n’a plus grand-chose à voir avec les préoccupations traditionnelles d’une politique de gauche », affirme Sahra Wagenknecht (51 ans), économiste. Elle déplore le fait qu’au lieu de parler de l'inégalité sociale, des salaires de misère et des faibles pensions, les débats de gauche tournent souvent aujourd'hui autour des « sensibilités linguistiques » (les mots jugés racistes dont on décrète le bannissement) (2), des « gender star » (l’étoile du genre quand ce n’est pas l’écriture inclusive indiquant le genre) et des questions de lifestyle (bio ou pas bio ? Vélo ou voiture ? végan ou carnivore ?).
Le jeune philosophe Justus Bender avait déjà attiré l’attention sur cette scission au sein de la gauche : d’un côté la gauche universelle et de l’autre, la gauche identitaire (3). « Dans le passé, les gauchistes voulaient sauver le monde, soutient-il. Ils voulaient libérer la classe ouvrière des griffes du capitalisme, les femmes, du patriarcat, les homosexuels, de l'inégalité de traitement, les noirs, de la dévalorisation et les handicapés enfin, de la discrimination !». L'ennemi de la gauche, poursuit Bender, c’était la droite parce que celle-ci établissait une « différence entre les hommes et les femmes, entre les étrangers et les locaux, entre les gays et les hétéros ».
Entre-temps, le concept de politique identitaire est devenu à la mode. Et la gauche se concentre non plus sur l’égalité (universelle) entre les gens, mais sur l’identité (spécifique) de groupes bien déterminés (femmes, noirs, mu-sulmans, juifs, homosexuels, handicapés, etc.). Pour cette nouvelle gauche, l’identité est « centrale ». On constate aussi que pour cette dernière, l'iden-tité est désormais synonyme d'inégalité : « un noir n'est pas un blanc, un homme n'est pas une femme, un homosexuel n'est pas un hétéro ». Il s'agis-sait désormais de mettre l’accent sur les discriminations que subissent des groupes spécifiques, en faire des rapports, convaincre en vue que les vic-times restituent « leurs » droits.
Et voilà que la politicienne de gauche Wagenknecht repose le problème, même si c’est en des termes différents, moins philosophiques. Elle constate que les travailleurs, la classe moyenne inférieure, les plus pauvres, les chômeurs se détournent des partis de gauche. La cause, elle la voit dans le fait que ceux sont devenus au fil des temps des « partis d’élites ». Que ce soit aux États-Unis, en Europe de l'Est ou en Europe occidentale, la ten-dance est la même, comme l’a d’ailleurs montré l’économiste des inégalités, Thomas Piketty dans son dernier ouvrage « Capital et idéologie » (2019). « Contrairement aux années 50 et 60, ce ne sont plus les défavorisés, mais les plus instruits et, en général, les plus hauts revenus qui votent à gauche. C'est déjà un signe de pauvreté pour la gauche si elle n'atteint plus les pauvres ».
Les partis de gauche sont principalement ancrés dans la classe moyenne universitaire urbaine, d'où proviennent nombre de leurs membres et de leurs fonctionnaires, explique Wagenknecht. Ces derniers, en particulier, ont souvent grandi dans des conditions privilégiées et n'ont pratiquement pas accès à la vie des gens normaux. C'est pourquoi, selon elle, les débats ignorent les problèmes rencontrés par cette catégorie sociale. Pas étonnant que la présidence d’un parti de gauche comme celui des « Linke » soit au-jourd'hui si peu attrayante que beaucoup de politiciens reconnus, même parmi les plus talentueux, ne veulent plus se porter candidats. On retrouve le même problème au sein du Parti social-démocrate.
Selon plusieurs sondages, un grand nombre d’Allemands pensent qu’on doit aider les migrants. Wagenknecht estime que c’est une bonne chose. Cependant il pense que l’immigration doit être limitée et d’ajouter, par prudence, que de le dire ne doit pas être considéré comme du racisme. Selon elle, il est plus utile « qu’on aide les gens en difficulté chez eux ». La migration est ruineuse pour les pays d’origine puisque ce sont généralement les personnes les plus qualifiées qui émigrent. « Tous les économistes du développement sérieux le confirment », dit-elle. « Si nous voulions vraiment aider les nécessiteux, nous devrions les aider sur place. Et, bien sûr, il y a aussi dans les pays d'immigration, des problèmes sociaux et culturels majeurs qu'on ne peut pas laisser à la droite le soin de les résoudre ».
L’extrême-droite en profite
Appelée à donner sur ce qu’elle considère de l’extrême-droite, Wagenk-necht y met pêle-mêle ceux qui prônent la guerre comme solution aux con-flits, qui préconisent le démantèlement du système social ainsi que ceux qui aggravent les inégalités sociales. Le racisme est pour elle « le dénigrement des personnes qui sont nées ailleurs, ou qui ont une couleur de peau différente ». C’est aussi le fait d’attiser la haine contre ces personnes en les rendant faussement responsables de certains problèmes de société. « Ce n’est pas être raciste que de mentionner que les immigrés sont utilisés pour des raisons de pression salariale (3), qu'il n'est guère possible d'enseigner dans une classe où plus de la moitié des enfants ne parlent pas allemand, ou que nous avons un problème avec l'islamisme radical en Allemagne ». Elle croit que si la gauche ignore ces problèmes, il ne faut pas s'étonner si certains ont le sentiment que l'Alternativ für Deutschland (parti d’extrême-droite) est le seul parti qui prenne leurs problèmes au sérieux.
Sarah Wagenknecht est d’accord avec l’accusation selon laquelle la politi-que des partis de gauche est en partie responsable de la montée du popu-lisme de droite. Les partis de gauche ont, selon elle, laissé tomber leur an-cien électorat. Ils sont d'abord restés en dehors des élections. La nature ayant horreur du vide, du coup, la droite est venue recueillir des voix dans ces milieux délaissés par la gauche. La leader de « Die Linke » confie en-suite que de nombreux anciens électeurs de gauche lui écrivent pour lui expliquer pourquoi ils votent maintenant pour l'AfD. Ils n'auraient plus le sentiment que la gauche représente leurs intérêts.
Dans les régions rurales de l'Allemagne de l'Est, en particulier, l'électorat de gauche est relativement âgé. Le parti ne doit-il pas aussi s'occuper des jeunes citadins libéraux ?, demande l’intervieweur. Pour la politicienne de gauche, les jeunes qui n’ont pas l’opportunité de faire des études ont plus besoin du soutien de la gauche que les enfants de la classe moyenne bien protégés. Et que la gauche devrait changer de politique. Notamment en ce qui a trait à la question du climat.
Abordant le changement climatique, Wagenknecht estime que c'est une question de survie pour l’humanité et qu’il ne doit pas rester un sujet à la mode pour les plus riches. Le changement climatique menace nos moyens de subsistance. La lutte contre le réchauffement de la planète ne devra pas se concentrer sur les questions de mode de vie. « Genre : on prend le vélo ou la voiture électrique ? Mangeons-nous des aliments végétaliens ou achetons-nous notre viande au magasin d'aliments biologiques ? ».
Pour la députée du « Die Linke », de nombreuses personnes ne peuvent pas se permettre un tel mode de vie. En outre, il s'agit de ce qu’elle appelle « un débat de diversion ». « La mondialisation, avec ses voies de transport sans fin et ses porte-conteneurs sales, nuit au climat mondial bien plus que tous les conducteurs de diesel réunis », signale-t-elle. Enfin, la parlementaire pense qu’au lieu de prêcher le renoncement à des personnes qui ont souvent déjà perdu des revenus ces dernières années, les politiques devraient plutôt faire quelque chose « pour remédier au fait que les grandes entreprises conçoivent de nombreux produits spécialement pour qu'ils se détériorent rapidement ». L’obsolescence programmée, un gros drame. « Nous devons moins parler de la manière dont nous consommons et beaucoup plus de la manière dont nous organisons l’économie et comment nous produisons ». Tout un programme lié à la durabilité.
Huguette Hérard
N.d.l.r
(1) Süddeutsche Zeitung. 23 octobre 2020. Interview réalisée par Boris Her-mann.
(2) Exemple: les mots « Nègre », « Maure », « Zigeuner » (gitanes en français), etc.
(3) Frankfurter Allgemeine Zeitung, 8 août 2020.
(3) En acceptant de travailler pour des salaires de misère, le migrant exerce sans le vouloir une pression sur le marché du travail.
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