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Éditorial

Le choix de Mireille

Le choix de Mireille

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Jeune enseignante dans les années 70, Mireille Pérodin Jérôme adorait son métier de « passeuse de mots ». Elle aimait déconstruire la manière d’enseigner l’histoire et prenait plaisir à ramener nos héros à leur humaine condition, les faisant descendre de leur piédestal pour mieux les saisir dans toute leur humanité.


L’éducatrice était passionnée par l’histoire comparée des colonisations, et par des interrogations à propos de certaines décolonisations qui servirent de portes d’entrée aux stratégies de la dépendance vis-à-vis des grandes puissances industrielles.
En ce moment où ici et ailleurs, on commémore le 220e de la mort de Toussaint Louverture, il est bon de rappeler que cette patriote fut aussi une grande observatrice des fractures du monde.


Mireille avait un parti pris pour les plus faibles. Toute sa vie a été une bataille contre toutes les formes d’injustice. Cette femme qui incarnait une « élégance certaine » selon les mots d’Arnold Antonin, échappait aux sirènes claniques. Le cinéaste garde de sa grande amie « l’image d’une personne adorable, discrète et délicate, toujours prête à aider ses amis artistes ». De son côté, l’entrepreneur culturel, Delano « Nono » Morel, atteste de cette solidarité dont a toujours fait montre cette grande dame. « Elle est entrée dans ma vie, l’année de la mort de mon père et de beaucoup de choses qui s’effondraient autour de moi...son amitié a été carrément "rédemptrice" », confie-t-il, avec émotion.


Avec son mari, le peintre Jean René Jérôme, elle fonda les Ateliers Jérôme, « le cœur battant » de l’art haïtien. Un lieu inoubliable déjà à ses débuts au Champ-de-Mars. C’était l’époque où on rêvait d’un pays débarrassé de ses vieux démons. Juchés à l’étage du restaurant « La table ronde », les « Ateliers » ont vu s’épanouir de jeunes artistes de tout crin : peintres, musiciens, chanteurs. À l’époque, la jeune femme aimait déjà « tenir salon ». Dans la maison familiale du haut de Turgeau, avec en fond sonore des chansons de Jean Ferrat ou de Léo Ferré, elle recevait ses amis, avec grâce et une esthétique courtoise ; ce qui fait dire à Frantz Jacob, l’ex-directeur du Théâtre national, « il y avait en elle, l’humilité et la passion du chercheur...la patience du pédagogue. Elle était tout en nuances et des fois pouvait s’exprimer sans dire un mot. Un geste, un sourire pouvait remplacer plusieurs phrases et je comprenais ».
L’intellectuelle était à son aise dans les débats contradictoires. Certains trouvaient en Mireille une contradictrice bienveillante. Un après-midi midi d’été, dans la fraîcheur ombreuse de sa maison, fustigeant un certain machisme, elle tenait ces propos pleins de bon sens: « Ce n’est pas parce que j’invite quelqu’un à "pénétrer" chez moi que je devienne sa chose ».


On ne saurait oublier cette militante de la cause de l’éducation. Avec d’autres camarades tels que les éducateurs Carl-Henri Guiteau, André L. Joseph, Lourdes Edith Delouis et tant d’autres, elle a parcouru tout le pays pour rassembler les enseignants haïtiens au sein d’une grande association. C’est ainsi que naquit la « Confédération nationale des enseignants haïtiens CNEH) » regroupant des confrères des régions les plus reculées d’Haïti.


Celle qui fut une ambassadrice de l’art haïtien assurait pleinement la promotion de tous les arts de notre patrimoine. Ce que la romancière Yanick Lahens souligne en rappelant que « par son intelligence et sa sensibilité, Mireille a éclairé les vingt dernières années  la création artistique haïtienne. Sa touche unique va nous manquer», avant de lui souhaiter un « bon voyage vers les étoiles ».


Mireille fit sa dernière grande tour de piste à la célèbre exposition de l’art haïtien au musée du Grand Palais, à Paris. Ce fut une réalisation grandiose, deux siècles de création artistique dont elle fut la co-commissaire en 2014.

Sarah Cordova, professeure d’études françaises et francophones à l’université de Milwaukee (États-Unis), évoque sa mémoire en ces mots empreints d’une grande émotion : « Souvenance de l’hospitalité intranquille, sourire envoûtant qui accompagne son regard pénétrant, translation d’une humble fierté révélatrice de sa passion, déchiffreuse sans paire, passerelle de la vie à l’œuvre. Mireille demeure ».

 


Roody Edmé

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