Archives de la société esclavagiste
La plantation coloniale hante la mondialisation. À cause de la paresse, de l’idéologie, ou de l’amnésie, peu d’études historiques parviennent à exorciser les clichés qui entourent ces lieux de massacres perpétrés sur tant de siècles. Du Cubain Manuel Fraginals, avec El Ingenio (La plantation) en 1964, jusqu’à la classique synthèse de Philip Curtin (Plantation Complex, 1991), rares sont les ouvrages de référence sur ce sujet majeur dans les bibliographies de la traite atlantique et de l’esclavage des populations déportées d’Afrique. Plus encore en français, peut-être, où les travaux précédents de Gabriel Debien ou de Jacques de Cauna, auxquels Paul Cheney rend un hommage appuyé, sont rarement cités. La traduction de « Cul de Sac », cinq ans après sa publication originale, est de ce point de vue un événement.
Le sujet du livre est aussi simple que son titre : l’histoire d’une plantation de Saint-Domingue, actuel Haïti, dans la plaine de Cul-de-sac, possédée par la famille française des Ferron de la Ferronays. Sa nature exceptionnelle tient d’abord aux archives sur lesquelles travaille Paul Cheney : l’ensemble des papiers de la famille noble a été saisi par les gouvernements français lors de la Révolution, et les documents postérieurs à 1789 ont été ouverts par leur propriétaire actuelle, Aliette de Cossé-Brissac. Cette source exceptionnelle permet à l’auteur d’atteindre ce qui n’existait pas dans les recherches précédentes sur l’empire colonial français, à savoir le temps long – les sources précédemment étudiées par Debien ou Cauna concernaient des périodes plus courtes et ne possédaient que très rarement le degré d’intimité atteint par les archives des Ferron de la Ferronays.
Il ne faudra pas trop s’étonner d’évoquer l’intimité de documents servant l’histoire d’une plantation sucrière, car c’est l’un des ressorts les plus novateurs du livre, qui prend au sérieux l’art d’écrire de ces gens de plantations qui se concevaient aussi comme des gens de lettres. L’essentiel de la documentation de Paul Cheney est en effet constitué par la correspondance entre les propriétaires de la plantation (les Ferron de la Ferronays, résidant le plus souvent en Europe) et la famille de leurs intendants, les Corbier. Cette correspondance transatlantique permet de tout suivre : les affaires, bien sûr, la gestion des esclaves, la propagation des idées des Lumières dans ce bout d’empire colonial français, le maintien des réseaux de clientèles bretons, l’intimité sexuelle des couples, les stratégies matrimoniales, l’ennui, le jeu, l’impact de 1789 ou de la guerre de Sept Ans, les liens avec les États-Unis ou Cuba, le rôle de la cour, des fonctionnaires, le marronnage, l’influence sentimentale de Rousseau. Rien, semble-t-il, n’échappe à Paul Cheney dans sa lecture de cette documentation monstrueuse, et l’auteur parvient à un geste d’historien qui n’est pas sans précédent : trouver dans les traces laissées par ces personnages (Corbier et Ferron de la Ferronays) un point de vue qui reprend tout ou presque. On pense au Mennochio de Ginzburg, au Pinagot d’Alain Corbin, à tous ces anonymes qui, par un geste historique, devinrent des clefs ouvrant sur des mondes entiers.
Si vous avez déjà créé un compte, connectez-vous GRATUITEMENT pour lire la suite de cet article.
Pas encore de compte ? Inscrivez-vous
0 commentaire
Les échanges courtois et argumentés font la qualité du débat.
Connectez-vous pour commenter. Un compte garantit que votre nom n'est utilisé que par vous.
Se connecter Créer un compte
Aucun commentaire pour l'instant. Soyez la première personne à réagir.