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Willems Edouard, l’acte de mort ineffable !

10 juillet 2016, 8:22 catégorie: Culture3 275 vue(s) A+ / A-

Willems Édouard, à Port-au-Prince, le 20 juin 2006. /Photo : Thomas C. Spear

 

Le journal Le National, notamment son département culturel, a perdu Willems Édouard, l’un de ses chroniqueurs. Il est mort, assassiné, dans la matinée du vendredi 8 juillet 2016, non loin du Journal, à la Rue Gabart, à proximité de son entreprise Sign & Design. Willems Édouard est un intellectuel avisé. L’un des rares spécialistes du Droit d’auteur de la Caraïbe. Un homme qui est resté debout, malgré ce pays, sans jamais baisser les armes devant la douleur et l’aversion. Willems Édouard a tenu la rubrique « Angle droit », depuis le mois de mars 2016, à peine quelques mois d’intenses réflexions sur un sujet encore inconnu de la communauté des artistes et créateurs haïtiens.

La vague d’insécurité, comme celle du laxisme des uns et des autres dans ce pays, n’épargne personne. Port-au-Prince ouvre sa dernière porte à la mort. La seule qui restait malgré tout, lorsque toutes les conditions étaient réunies pour lâcher, est malheureusement déverrouillée. La voie est libre, et nos corps tels la pierre, se néantisent. La mort marche à quatre pattes au bord de la route, et malheur à la route ! Port-au-Prince – pour ne pas citer toutes ces villes aux alentours, Pétion-ville, Carrefour, Delmas, Cité-Soleil, etc. qui s’appellent toutes au final Port-au-Prince – clame son absolu sauf-conduit. Quelle répugnance ! 

Cela arrive parfois comme dans un rêve. Tu as deux minutes de partage intense avec quelqu’un ou sur quelque chose, et en te réveillant, tu te rends compte que cela te manque tellement, qu’il aura fallu recommencer. Chaque fois, ici, c’est la même chose. Toujours envie de revenir pour regagner une conversation, un ami avec qui on a eu de belles expériences de vie. En vérité, la vie d’un homme, ici, n’est qu’un brasier que le simple vent peut emporter.

Willems Édouard, homme de grande culture, de bonté de cœur, est mort. Encore, la fameuse rue Gabart, là où il a pratiquement grandi, passé une grande partie de sa vie. La fameuse rue Gabart qui a d’ailleurs servi de prétexte pour mon dernier livre « La rue Gabart est ta principale maladresse ». Franchement, cette maladresse de la rue qui était vue comme un paradoxe du mode de vie de jeunes hommes et de jeunes femmes, le soir venu ; elle est à ce jour devenue une maladresse commune, connue, signe du mauvais temps.

En  vérité, combien de fois par jour risquons-nous notre vie dans les rues de Port-au-Prince ? Combien de fois par jour mourrons-nous en fait, à force de ces images de morts, à force de tous ces cris de mort venant du voisinage, à force de la mort elle-même ? 8 juillet 2016, le soleil est tombé derrière les mornes, en pleine matinée, il est allé cacher sa figure pour oublier.

Mais, on n’a jamais rien oublié. Toutes ces analyses produites par Willems Édouard dans les colonnes du journal Le National, à travers sa rubrique « Angle droit ». Des analyses intenses sur les droits d’auteur et leurs valeurs économiques ; des droits d’auteur par rapport à la protection d’une œuvre musicale, d’un spectacle de variétés, et des arts plastiques. Tant de sujets et de nuances qu’il a apportés au milieu pour pouvoir initier les Haïtiens à la question.

Dans son dernier texte « Droit d’auteur et protection des arts plastiques », Willems Édouard sillonne les rues de Port-au-Prince, traversant les Tap-tap, les œuvres et des termes récurrents tels que la notion d’originalité en matière d’arts plastiques, de l’unicité de l’œuvre à sa copie, de la reconnaissance du droit de suite, etc. Un travail de haute intensité que j’ai d’ailleurs applaudi lors de l’une de nos dernières conversations, le 22 juin dernier, alors que je l’avais invité à une collaboration sur un projet de formation en faveur des jeunes auteurs. Avec le même principe, le même sourire qu’on lui connait, il a acquiescé. Il m’a même proposé son bénévolat. Carrément. Et c’est rare de nos jours.

La mort, malgré sa proximité avec Willems Édouard, avec nous tous d’ailleurs, est restée têtue, hypocrite. Elle continue à se tromper de cible. Toutes les institutions avec qui Willems Edouard a travaillé, les personnalités qui l’ont côtoyé, tous les secteurs auxquels appartenait le professeur, ont exprimé leur indignation. Sur les réseaux sociaux, les mots et les pleurs des poètes et de ses amis ouvrent la voie à une longue interrogation sur ce pays à sens unique. On est troublés.

Willems Édouard est mort à 51 ans. Il a été directeur des Presses nationales d’Haïti. Il est l’auteur de « Rêve obèse » (Éditions Mémoire, 1996) et « Plaies intérimaires » (Mémoire d’Encrier, 2005).

Bon voyage, camarade poète !

Jean Emmanuel Jacquet

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