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« Vertières » et la langue française

16 novembre 2017, 10:24 catégorie: Édito17 743 vue(s) A+ / A-

« Vertières, magnifique victoire! », s’est écrié l’historien Antoine Bernard Thomas Madiou, l’un des premiers directeurs du journal Le Moniteur, organe officiel de la République d’Haïti. Arrivé en France à l’âge de dix ans, il fréquenta le Collège royal d’Angers et obtiendra quelques années plus tard un baccalauréat en lettres françaises. En 1833, il rencontra le Nantais Ange Guépin qui lui donna l’idée de « révolutionner » l’histoire de Saint-Domingue. De là sortira son premier traité d’histoire d’Haïti, mettant en exergue les prouesses de François Capois à la tête d’une faction de l’armée indigène, le 18 novembre 1803.

Cette bataille fut gagnée contre l’armée la plus forte au monde. Celle qui triompha à Waterloo, à Verdun, en Russie, en Égypte et ailleurs, et qui mordit la poussière à Vertières, dans le nord d’Haïti. Même le sanguinaire Rochambeau vit la nécessité d’une trêve de quelques heures pour saluer un geste héroïque de François Capois qui cria « debout! » à ses troupes, après que son cheval eut été terrassé par des boulets adverses.

Quelle référence linguistique française au mot « Vertières »? Aucune, si l’on s’en tient aux noms propres dans le Larousse et le Petit-Robert, y compris dans le glossaire de l’internet où ce mot est constamment souligné en rouge.

À lire le très intéressant livre de Jean-Pierre Le Glaunec, professeur à l’Université de Sherbrooke au Québec, titré « L’Armée indigène », on a le sentiment de voir revivre Thomas Madiou, 184 ans plus tard. Au cours d’une interview accordée récemment à un journaliste de TV5 Monde, l’auteur n’a pas mâché ses mots pour mettre en cause les historiens français d’hier et d’aujourd’hui, pour avoir sciemment occulté cette tranche d’histoire dans les annales patrimoniales de l’humanité. Il cite à tout bout de champ Thomas Madiou qu’il compare à Michelet sur le plan du style. Et c’est avec une grande révérence qu’il parle de ce pionnier de l’histoire d’Haïti, qui tira des ténèbres la mémoire de Capois-la-Mort oubliée depuis plus de 127 ans.

Dans ce livre phare, Jean-Pierre Le Glaunec nous rappelle que c’est seulement au cours des années 30, après l’occupation américaine, qu’un sursaut de nationalisme remit en honneur les héros de l’indépendance haïtienne. Il fustige ainsi, dans sa publication, les luttes intestines entre anciens et nouveaux libres qui n’avaient nullement mis en valeur le mot « Vertières » que Madiou a justement immortalisé.

Dans un autre ordre d’idées, l’historien Jean-Pierre Le Glaunec va plus loin pour questionner l’Académie française dont l’objectif consistait, dès sa création, à rédiger un dictionnaire, une grammaire, une rhétorique et une poétique. On songe à Vaugelas et compagnie qui eurent ce rôle à jouer, en illustrant la langue par des publications se rapportant à son contenu, tel que nous le connaissons aujourd’hui.

La langue française a certes évolué avec le temps. Des mots nouveaux y sont introduits. Et pourquoi pas « Vertières », un nom « propre » en nature et en acte, à l’ origine des Droits de l’Homme dont profite aujourd’hui l’humanité tout entière. Jean-Pierre Le Glaunec dira qu’une telle occultation est due à la gifle infligée par une poignée de va-nu-pieds noirs à la mémoire historique française.

Les relations sont nombreuses entre l’Académie française et Hatti. Il suffit de se reporter à Villers-Cotterêts, la ville de naissance de l’écrivain Alexandre Dumas, l’homme du siège no.2 qu’occupe aujourd’hui Dany Laferrière. C’est dans cette cité de l’Aisne française que fut signé, en 1539, le premier édit de la langue française. Après « Versailles », y aura-t-il une place pour « Vertières » dans le dictionnaire français?

Mérès M. Weche

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