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Un malaise de trop ?

09 avril 2018, 10:16 catégorie: Édito14 442 vue(s) A+ / A-

La Commission en charge du projet des États généraux sectoriels de la na­tion initié par l’Éxécutif est déjà en crise. Une situation qui laisse perplexes les observateurs sur les chances de succès d’une initiative tout de même porteuse de promesses. On a longtemps parlé de Conférence nationale et/ ou de dialogue national qui devait définir un nouveau pacte social, ce qui finalement ne s’est jamais matérialisé. Au sein de l’actuelle Commission de pilotage du dialogue national, les désistements témoignent du malaise général qui accable notre citoyenneté en détresse. Les blessures politiques sont profondes et ont du mal à se cicatriser.

En outre, la crise de confiance est telle que personne ne souhaite s’engager dans une initiative qui le décrédibiliserait, compte tenu du passif de précédentes Commissions présidentielles. Or, ce pays a un urgent besoin de prise de conscience collective sur les réalités de l’heure : la remontée de l’insécurité qui a connu son point d’orgue avec la brutale disparition d’un reporter photographe ; l’insécurité foncière qui plombe les projets d’investissements, le verrouillage du système judiciaire par des bandes or­ganisées sont parmi les grands défis du moment. De plus, les secteurs qui s’observent depuis longtemps en chiens de faïence doivent enfin pouvoir dialoguer les yeux dans les yeux. Nous ne pouvons plus continuer à regard­er notre environnement se dégrader au point de transformer un espace jadis magnifique et luxuriant en un triste rocher dans la mer des Antilles.

Le rêve d’habiter se révèle chaque jour un cauchemar et la gouvernance de ce pays s’apparente à une partie de poker menteur.

Nous sommes installés depuis longtemps dans l’épicentre d’un ouragan économique qui a fait de l’espace haïtien son lieu de prédilection. Ce dés­astre permanent est alimenté par un État défaillant et frappé d’impuissance ; des élites irresponsables qui considèrent ce territoire comme un comptoir de commerce et une terre de passage ; une Opposition politique impati­ente d’accéder au pouvoir et peu préparée à l’exercer.

Ce pays est connu pour son geste héroïque et l’espérance de liberté et d’égalité qu’il a longtemps incarnée pour l’Humanité souffrante. Mais cette magnifique révolution inachevée a accouché au forceps d’une nation en ruine et plongée perpétuellement dans la tourmente. La mort de Dessa­lines, deux ans après la guerre de libération, fut un signe fondateur de nos malheurs et turpitudes. La nation haïtienne se trouva écartelée entre deux malheureuses ambitions qui établirent deux États hostiles sur un espace exsangue. Et même après sa réunification, le pays a vécu au cours de ces deux derniers siècles d’innommables déchirures.

Coincée entre des élites en panne de projets et une masse vulnérable et désespérée, dans laquelle des politiciens et seigneurs de guerre puisent ré­gulièrement leurs troupes de choc, Haïti est devenue, au fil du temps, une triste République autoritaire et sanglante. Un “trouble country” pour répé­ter après nos puissants voisins.

Aucun secteur politique ou social ne peut seul venir à bout de ces années de gabegie et de gestion du chaos. Il faut donc construire les passerelles qui permettront de refonder une société en lambeaux. Le dialogue national s’impose à tous comme une nécessité historique. Cependant elle ne doit pas être un exercice formel vide de toute substance civique et patriotique.

Il est à déplorer les vices de forme dans le montage du projet qui semble à l’origine des retraits de certains commissaires. Nous avons le don de pervertir les meilleures initiatives et de gaspiller les momentums les plus précieux. Le retentissant échec du projet de Contrat social, en 2004, est un exemple saisissant d’un pacte social sacrifié sur l’autel des individu­alismes forcenés. Aujourd’hui, les États généraux sectoriels menacent de s’enfoncer dans les marécages de l’intolérance et du doute.

Haïti a grand besoin pourtant d’une thérapie nationale, une mise en per­spective de nos problèmes structurels et des résolutions énergiques pour sortir du marasme de l’humanitaire. Il faut donner toutes ses chances à un vrai dialogue national.

Roody Edmé

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