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Steve Mathieu : modèle d’intégration pour la diaspora

12 février 2017, 9:43 catégorie: Diaspora94 305 vue(s) A+ / A-

Steve Mathieu n’est pas un homme ordinaire. Après avoir roulé sa bosse avec succès aux États-Unis, au moment de récolter les fruits de ses sacrifices dans la République étoilée, il décide de regagner Haïti pour y apporter sa contribution. Aujourd’hui, la ferme agricole qu’il a montée avec ses deux partenaires, la SAPENSA, est tellement florissante qu’elle a été au coeur d’une controverse durant la dernière campagne présidentielle : certains l’attribuaient à tort à Jovenel Moïse. Nous pensons que les « success stories » d’Haïtiens de la diaspora qui sont retournés en Haïti comme M. Mathieu doivent être soulignées, dans l’espoir qu’elles feront boule de neige. M. Mathieu a accordé une interview au bureau Amérique du Nord du journal. Portrait d’un homme articulé, dont la vision ambitieuse d’une Haïti conquérante fait tellement défaut à ceux qui aspirent à nous diriger.

Le National : Qui est Steve Mathieu ?

 Steve Mathieu : Je suis né au Cap- Haitien un 27 avril. Je suis le premier d’une fratrie de cinq enfants, trois garçons et deux filles. Marié mais séparé, j’ai deux enfants : un garçon, Stanley, et une fille, Aselyne. J’ai passé quelques années dans la marine américaine (US NAVY) et une année au Département américain du Trésor. J’ai passé bien des temps dans des stations à essence, des restaurants et autres. J’ai toujours pris la vie comme elle vient et trouve toujours des excuses pour m’en réjouir.

J’ai eu la chance de côtoyer deux héros dans ma vie : il s’agit de feue Kermisia, ma Grand-Mère du côté maternel et de mon père. Tous deux m’ont appris à m’aimer, à apprécier l’immense beauté de la paysannerie haïtienne et la profondeur de notre culture. Détenteur d’une licence en Sciences politiques et d’une Maitrise en Affaires, j’ai la chance de me lancer dans des secteurs qui, dès mon plus jeune âge, m’ont émerveillé. Il s’agit des secteurs agricoles et agro-industriels.

LN : Qu’est-ce qui vous a poussé à retourner au pays alors que vous étiez promu à un brillant futur aux États- Unis ?

 SM : J’ai vécu une grande partie de ma vie, près de 21 ans, aux USA, et je suis ravi d’avoir été exposé à tant de créativité, d’organisation, d’opportunités et d’amour du progrès. Mais, je n’ai jamais laissé Haïti. Le contraste infrastructurel et administratif entre les deux pays me consterne. D’un côté, on a presque tout. De l’autre, presque rien. Je me sentais concerné et questionnais chaque jour, un peu plus, mon utilité comme être humain aussi bien comme Haïtien. Je me suis dit et ai décidé d’absorber autant que je pouvais tout ce qu’il y a de positif dans l’un pour, enfin, le transporter dans l’autre. « Copy, Paste and Adapt has since become my model. »

J’ai vite compris que je n’étais pas le seul à avoir ces idées et cette volonté de changer. C’est ainsi que le Révérend Innocent Joseph, son épouse, Sylfida et votre serviteur avons pu conjuguer nos efforts et ressources pour mettre sur pied notre première entreprise, KERMI SA, une firme d’ingénierie. Ça n’a pas pu décoller et, depuis 2009, on est passé à l’élevage et à l’agro-industrie.

 LN : D’où est venue l’idée de SAPENSA ?

 SM : L’idée a pris naissance au cours de la période où le gouvernement haïtien avait lié la grippe aviaire aux poulets provenant de la République dominicaine. Le gouvernement haïtien avait pris la décision de bloquer l’importation des produits avicoles dominicains. C’était l’occasion rêvée. J’ai consulté les archives sur la question avicole et en ai parlé à mes plus proches amis. Avec mes amis Killick Joseph, Marie Gabrielle Vincent, j’ai décidé de mettre sur pied la Société Agricole de Production et d’Élevage du Nord (SAPEN SA).

Animée par le désir grandissant de pratiquer l’élevage moderne de volaille, la compagnie côtoie de nombreux acteurs du domaine (chercheurs, professionnels, éleveurs, revendeurs, acheteurs en gros, etc.), ce qui lui a permis d’avoir une bonne connaissance du domaine, notamment des maillons stratégiques, des circuits d’approvisionnement et d’écoulement des produits, le traitement des animaux, le métissage des volailles, les risques du métier ainsi que ses opportunités.

LN : Quelle est la philosophie derrière la SAPEN SA

SA : La SAPENSA a été pensée et montée dans une optique de développement qui consiste à transformer les besoins collectifs en opportunités. En effet, l’unité de production de poulet de chair et l’unité d’abattage de poulet de chair sont appelées à devenir des sources majeures d’écoulement et d’approvisionnement tant pour les fermiers avicoles et les distributeurs de poulet de chair et d’oeufs de la région. Cela se fera grâce à une mise en réseau d’entrepreneurs, de producteurs et de distributeurs qui sont, pour la majeure partie, des actionnaires de l’usine. Nous entendons contribuer à la création de richesses et à la réduction de la pauvreté, par la prise en charge des besoins régionaux à travers la production, tout en assurant l’émergence d’un capital humain qui participera au processus de développement.

LN : Pourquoi une ferme ?

SM : La SAPENSA a débuté avec une ferme d’engraissement de poulet d’une capacité de 2000 poulets de chair qui a servi d’expérience pilote pour nous faire une idée réelle des différents paramètres, de l’ensemble des défis auxquels le secteur avicole doit faire face, et des avantages à la portée des fermiers et/ou entrepreneurs. C’est une société anonyme enregistrée selon les lois régissant les activités commerciales en Haïti et reconnue par l’État, se focalisant sur l’élevage et disposant d’actifs tels qu’un abattoir moderne, des fermes modernes, une ligne logistique imposante et d’une capacité moyenne de 30 000 poulets de chair par jour.

Le National : Votre partenariat diaspora/ Haïtiens de l’intérieur est intéressant. Pensez-vous que votre succès encouragera d’autres à emprunter cette voie ?

Steve Mathieu : Ce pays dont nous parlons tant ne saurait simplement exister dans nos rêves. L’espace géographique est là, avec ses ressources et son histoire. Mais, qu’estce qu’on en fait ? On s’accuse. On se juge. On ne donne pas à l’autre la chance de s’exprimer, d’être et de réussir. Il existe un déficit de communication entre nous Haïtiens que nous devons combler. Sinon, nous allons continuer à vivre dans le chaos le plus total qui, un de ces jours peut déboucher sur n’importe quoi. En fin de compte, sans communication et une vision commune partagée par les filles et fils de ce pays, sans tenir compte de l’origine sociale, du lieu de résidence, etc., des acteurs, il n’y a pas moyen de réaliser un rêve Haïtien cohérent et durable. Il ne saurait y avoir de communication réelle, de conception d’une vision haïtienne globale et d’opérationnalisation adéquate du quotidien sans la pleine et entière participation de la Diaspora. Mathématiquement et sociologiquement, c’est de la pure irrationalité de penser et d’agir autrement. Permettez-moi d’emprunter l’une des réflexions de Robert Mc Namara : « La sous-organisation et le sous-développement ne sont pas le respect de la liberté. C’est simplement laisser d’autres forces que celles de la raison façonner la réalité. Ces forces peuvent être l’émotion, la haine, l’agression, l’ignorance, l’inertie, n’importe quoi d’autre que la raison. Quelle qu’elle soit, si la force qui règle l’activité humaine n’est pas la force de la raison, l’homme reste en dehors de ses moyens. » Je suis de la Diaspora autant que je suis paysan. L’émancipation réelle d’Haïti en ce nouveau siècle repose sur l’intégration dynamique de notre Diaspora, la mise en valeur de notre culture et une prise en charge respectueuse de notre paysannerie. Mes actions récentes, présentes et futures s’inscrivent dans cette logique. Puis je parler de succès ? Je ne pense pas. Les défis sont énormes en Haïti, puisqu’ils sont plus psychologiques que physiques, et je m’efforce encore à travers une congrégation de fous comme moi à espérer et à travailler vers une amélioration de notre espace.

 Propos recueillis par

Frandley Denis Julien

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