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SOS insécurité !

10 avril 2018, 10:02 catégorie: Édito14 729 vue(s) A+ / A-

L’histoire vraie ou montée de toutes pièces de groupes lourdement ar­més basés au coeur des zones sensibles dans l’aire métropolitaine de Port-au-Prince marque de façon ostentatoire les limites sans cesse dé­passées de l’insécurité. Les images déroutantes circulant sur les réseaux sociaux sont légion. On s’en effraie. En effet, les événements recensés au quotidien notamment dans les quartiers populaires, les banlieues, les boites de nuit alarment à juste titre les citoyens. Mais c’est loin d’être insurmontable.

L’insécurité ou le sentiment d’insécurité peuvent être considérés com­me des risques au même titre que les risques sismiques et la peur des dommages collatéraux lors des opérations de la Police nationale d’Haïti (PNH). Elle combine le danger réel ou imaginaire et la dimension de sa gravité. Des acteurs politiques n’hésitent pas à jouer sur les ap­préhensions collectives, voire à les susciter ou à les alimenter dans le but de s’assurer un certain pouvoir sur les populations sensibles à ce phénomène. Chômage, sous-emploi, absence de politique de jeunesse et de loisirs, de logements décents, mais aussi délinquance, instabili­té politique, corruption, concussion, impunité, arbitraire juridique et particularisme peuvent être perçus comme les principales causes de l’insécurité. On s’intéresse peut-être plus ici à l’accessoire qu’à l’essentiel.

Les quartiers sensibles, les zones en dysfonctionnement socio-économique, les lieux de concentration de populations (ghettos) et de convergence des modes d’habitat (bidonvilles) sont propices à l’insécurité, de l’avis de sociologues qui mettent l’emphase sur la présence de la misère, le trafic illicite des stupéfiants, etc. Des études scientifiques montrent que c’est la faillite de l’État dans sa mission répressive, la dé­térioration des conditions de vie des populations qui génèrent le senti­ment d’insécurité, mais ce ne sont pas des traits dominants bien qu’ils soient souvent instrumentalisés par les politiques qui s’appliquent à masquer leurs liens directs avec les problèmes sociaux et leur spatiali­sation: précarité, discrimination, manipulation, exclusion.

Rien ne serait pire que de jeter l’anathème ou de s’isoler dans une stricte observance ou une simple dénonciation de la montée de l’insécurité en milieu urbain ou para-urbain. Il faut savoir sortir de l’affrontement des alibis et tenter de saisir la nature des revendications légitimes de la population en se mettant à l’écoute de la demande sociale souvent con­frontée aux rythmes urbains de la ville à la non-ville sur tous les points.

Depuis le séisme dévastateur du 12 janvier 2010 et même bien avant, Port-au-Prince dessine l’époque inédite du monde post-urbain. C’est la ville dé-ville (Rodney Saint-Éloi) qui présente dans ce contexte les trav­ers du discours et des pratiques relatifs à la ville traditionnellement liée à la notion d’urbanité. Un premier discours classique renvoie à un savoir global, celui de l’urbanité dont parlait Albert Mangonès, alors qu’un sec­ond évoque des fictions, une poétique, un imaginaire, une posture nos­talgique sinon futuriste.

À Port-au-Prince, de jour comme de nuit, on sent la ville. Non pas telle qu’elle devrait être dans sa splendeur, mais dans sa décadence et ses blessures. Il faudrait psychanalyser ceux qui s’adonnent à la vie noc­turne. On entend les armes chanter selon leur calibre les rythmes divers même aux alentours des centres hospitaliers. Comme dans un concert militaire. Il y a là une opposition insurmontable entre celui qui investit la ville et se complait dans les déambulations subjectives et celui qui perçoit la ville comme un immense projet qu’il élabore en son for inté­rieur en mettant « les pieds dans le plat ». Question de se moquer des seigneurs de la guerre. D’aucuns s’aventurent à corps perdu dans la ville, d’autres l’imaginent, l’inventent ou la formatent. Envers et contre tout. Et dire qu’il faut résoudre en toute urgence cette équation à multiples inconnus que constitue la machine infernale de l’insécurité.

Robenson Bernard

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