Accueil » Diaspora » La sortie ratée du président Jovenel Moïse dans Bloomberg

La sortie ratée du président Jovenel Moïse dans Bloomberg

05 février 2018, 10:02 catégorie: Diaspora64 633 vue(s) A+ / A-

Le président de la République, Jovenel Moïse.

 

Dans un article que nous avons publié la semaine dernière, est relatée une interview que le président Jovenel Moïse a accordée à l’agence américaine Bloomberg, dans laquelle le président a concédé un point à son homologue américain, suite aux déclarations de ce dernier selon lesquelles Haïti et certains pays d’Afrique seraient des fosses d’aisance. Selon Jovenel Moïse, au moins Trump a raison de déplorer le gaspillage de l’argent des contribuables américains dans certains pays, car, soutient M. Moïse, rien qu’en Haïti, entre 1.2 et 1.4 milliard de dollars des contribuables américains sont gaspillés annuellement dans les méandres de l’aide publique au développement.

Pas sur la même longueur d’onde

Cette déclaration de M. Moïse ne manquera pas d’apporter de l’eau au moulin de M. Trump et de l’extrême droite américaine « ki te deja bezwen van pou y’al Lagonav ». En fait, M. Moïse a donné crédit à M Trump là où crédit n’est pas dû, puisque sa déclaration relève d’une incompréhension des propos de son homologue américain. Dans l’interview, le président Moïse a dénoncé la mauvaise gestion de l’aide publique au développement par les organisations non gouvernementales et institutions internationales. Il en a profité pour réclamer une prise en charge accrue d’Haïti. Cependant, M. Moïse ne réalise pas que lui et son homologue américain sont en train de dénoncer la même chose, mais pour des raisons différentes. Si Jovenel Moïse entend, par cette campagne, faire transiter le plus de fonds possible par le gouvernement, Trump n’en a cure. Son problème est différent : il trouve que les États-Unis ne bénéficient pas des pays qu’ils aident, d’une loyauté proportionnelle au montant des fonds décaissés. En d’autres termes, il veut que son argent soit conditionné au support inconditionnel des pays bénéficiaires dans ses croisades sur la scène internationale, notamment à l’ONU. Cette bévue nous pousse à poser la question suivante : qui « briefe » le président sur les affaires internationales ? Il écoute les nouvelles lui-même, ou il reçoit des briefings réguliers d’experts ? Quel que soit le cas de figure, il y a lieu de restructurer le système en place pour éviter ce genre de bévues à l’avenir.

Un argument contre-productif et contradictoire

Depuis son installation au pouvoir, une des constantes des sorties publiques de Jovenel Moïse est de critiquer l’État tout en promettant un changement de paradigme dans tous les domaines. Ce n’est pas, a priori, mauvais, dans un pays où rien ne marche. Cependant, si en Haïti une telle attitude peut porter certains citoyens à présumer que Jovenel Moïse sera différent des autres, ce n’est pas évident à l’extérieur. Dans un pays comme les États-Unis, lorsque le président d’un pays comme Haïti critique son pays, la critique est dûment notée, mais la présomption que ce président sera différent des autres ne suit pas. Et la sortie de M. Moise contient une critique subliminale d’Haïti, qu’il s’en fût rendu compte ou pas: Haïti n’est pas devenue la République des ONG et des organisations internationales par hasard. C’est parce que le secteur public a éloquemment fait la preuve de son incapacité et de sa corruption que les donateurs internationaux canalisent l’aide internationale de plus en plus par des organismes non étatiques.

D’autre part, la prolifération suffocante des ONG témoigne de l’incapacité de l’État haïtien à gérer le pays. Aucune ONG n’est trop puissante pour être régulée. Ces organisations ont pu pulluler de la sorte seulement à cause de l’incapacité de l’État à circonscrire leurs interventions dans un cadre contraignant, au service d’une vision nationale. Mais cette vision n’existe pas aujourd’hui. Tout ce qu’on a, ce sont des actions improvisées réalisées au détriment de l’institutionnalisation du pays qui permettrait d’inscrire les réalisations dans la durée. Prenons, par exemple, la caravane, qui, mieux que toute autre chose, symbolise la vision du président. C’est une démarche qui mobilise beaucoup d’argent et de ressources, affaiblit les ministères au profit du Palais national et suscite des espoirs qui peinent à se matérialiser. On a vu comment, après le passage de la caravane dans le Sud, les moindres chutes de pluie continuent à occasionner des inondations.

Un lectorat difficile

Pour faire passer son message, le président Moïse a choisi le bon médium, Bloomberg, qui est largement lu dans les cercles gouvernementaux et entrepreneuriaux aux États- Unis. Cependant, l’incohérence du message le rend difficile à avaler. Comment convaincre des dirigeants étrangers à financer le développement, ou des entrepreneurs à investir dans un pays incapable de réguler des Organisations non gouvernementales ? Ensuite, au cours de l’interview, le président a fait référence à la nécessité qu’Haïti soit capable de créer des richesses, de fournir de l’électricité 24/24, sans placer ces objectifs dans une vision plus globale, une approche conceptuelle qui suggérerait que les progrès atteints seraient soutenables.

En somme, les interviews de ce genre, dans des organes aussi puissants que Bloomberg représentent une vitrine inestimable pour un pays comme Haïti. Mais ce sont aussi des armes à double tranchant. Le lectorat spécialisé de ces forums ne tombera pas aussi facilement pour la phraséologie creuse. La répétition de clichés accrocheurs ne saurait tenir lieu d’articulation de vision dans de tels forums. Ensuite, Il n’y a aucun mal à accorder ces entrevues par écrit. Beaucoup de chefs d’État ont adopté cette pratique et ne s’en sont pas repentis. Notre président aurait intérêt à s’y mettre aussi.

Frandley Denis Julien

Comments

comments

scroll to top