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Le sens de la communication politique peut-il s’inscrire dans le champ de l’argumentation ?

07 novembre 2017, 9:30 catégorie: Tribune12 882 vue(s) A+ / A-

Il s’agit du troisième texte consacré à l’argumentation en matière de communication politique à la loupe de la théorie de la pragma dialectique. Il nous semble, pourtant important de faire remarquer, à la suite de Christian Plantin, dans son essai sur l’argumentation, que le concept d’argumentation comporte des acceptions fort différentes, selon que l’on parle de discours, de preuve ou de justification, ou selon qu’elle se pratique dans un monologue ou un dialogue. Dans la classification qu’il propose, Plantin distingue :

– l’argumentation rhétorique est une forme de discours où le locuteur tente d’obtenir l’adhésion de son interlocuteur en lui fournissant de bonnes raisons pour cela. L’accent est mis sur l’efficacité du discours plus que sur la validité intrinsèque du point de vue qu’il avance et des arguments qu’il propose ;

– l’argumentation logique, qui se situe à l’opposé de l’argumentation rhétorique et qui établit la preuve d’une proposition sur la base d’axiomes et des règles d’inférence valides. Il s’agit là de la démonstration au sens mathématique du terme et repose sur des règles formelles ;

– l’argumentation dialectique qui est une forme de discours mettant en scène la défense d’une thèse devant un juge rationnel. Cette forme d’argumentation ne cherche pas à établir la véracité d’une proposition, mais sa capacité à affronter une critique. Dans ce jeu informel de langage, les protagonistes se voient attribuer des rôles (proposant et opposant) et des règles (ne pas se contredire, ne pas critiquer ce que l’on a préalablement concédé, ne pas fournir plusieurs fois la même défense, etc.) si bien qu’il est possible à l’issue d’une joute dialectique de désigner un vainqueur en la personne qui aura pu tenir son rôle jusqu’au bout. Cette forme dialogique de la preuve permet d’une part d’établir l’issue d’un débat (la proposition est tenable ou non) et d’autre part de reconstruire sa structure (Barth et Krabbe, 1982).

Tout en reconnaissant qu’il est difficile, d’assigner à l’argumentation une finalité unique, ni même dominante, Marianne Doury du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) met en exergue quatre fonctions que l’activité argumentative pourrait avoir :

. une fonction cognitive : elle aide les locuteurs à faire le tour de leurs opinions en les verbalisant, puis en les confrontant, in praesentia ou in absentia, à des contre discours ;

. une fonction relationnelle : en cas d’accord avec l’interlocuteur, elle permet au locuteur de renforcer une forme de connivence en permettant aux accords de s’exprimer et en rendant explicite la convergence des points de vue ; en cas de désaccord avec l’interlocuteur, elle permet de se poser en s’opposant ;

. une fonction identitaire : elle permet au locuteur de construire une image de et de renforcer son sentiment d’appartenance à une communauté d’opinion ;

. une fonction « pragmatique », qui correspond à la visée persuasive classiquement envisagée, et qui permet au locuteur de gagner l’adhésion intellectuelle ou l’engagement dans l’action du destinataire de l’argumentation

1. Toute dispute critique réfère aux actes de langage

Dans le premier texte, nous avons brièvement présenté la pragmatique linguistique issue de la théorie du philosophe d’Austin tournant autour de l’acte de langage ou action exercée par la parole pour ensuite parvenir à une description de la pragma didactique. Substantiellement, il a été envisagé dans ce texte, de faire une présentation des quatre principes métathéoriques et des quatre étapes de la résolution des conflits d’opinion, selon la pragma dialectique : la confrontation (début d’une dispute critique), l’ouverture (stricte distribution des rôles : un proposant qui présente sa thèse et un opposant qui essaie de la réfuter), l’argumentation (noyau proprement dit de la dispute critique pour la résolution des conflits d’opinion et la conclusion (évaluation de la dispute critique et qui constate la clôture du conflit d’opinion).

Dans le second, nous avons exploré la relation entre la communication assistée par ordinateur et la communication avant de faire état des dix règles de la pragma dialectique. Mais quelle relation entre ces étapes et règles ? Avant de répondre à cette question, il nous paraît nécessaire de rappeler quelques éléments soutenus par Constantin Sălăvastru in « tendances actuelles dans la théorie de l’argumentation : essai sur critique et systématique.

Soutenant que les éléments langagiers de toute dispute critique sont des actes de langage, Constantin Sălăvastru fait remarquer que leur présence est fonction des étapes de la dispute critique.

1.1. Les assertifs (assertions, affirmations, suppositions)

Ils se retrouvent dans toutes les quatre étapes : pour exprimer le point de vue (confrontation), pour exprimer un argument favorable (ouverture), pour évincer une critique de l’adversaire (argumentation), pour déclarer close la dispute critique (conclusion).

1.2. Les directifs (ordres, conseils, recommandations)

Ils sont présents dans l’étape de la confrontation (celui qui a proposé un point de vue est obligé de le défendre), dans l’étape argumentative (une critique est censée donner de nouveaux arguments), dans l’étape de la conclusion (si la défense est impossible, alors le point de vue doit être abandonné).

1.3. Les commissifs (promesses, acceptations, accords)

Ils peuvent intervenir pour déterminer l’acceptation d’un point de vue (confrontation), pour négocier les rôles dans une dispute critique (ouverture), pour assumer un argument (argumentation) ou pour accepter le point de vue argumenté (conclusion) ».

Il fait remarquer que : (i) les expressifs (congratulations, condoléances) restent en dehors de l’acte de la dispute critique parce qu’ils expriment seulement des états affectifs, (ii) les déclaratifs sont réalisés dans les contextes institutionnels (tribunaux, cérémonies religieuses) et ils ont un rôle moins visible dans la dispute critique.

2. Relations entre les étapes et les règles

L’étape de la confrontation est associée à la règle no 1, dite règle de la liberté selon laquelle : les partenaires ne doivent pas faire obstacle à l’expression ou à la mise en doute des points de vue ».

L’étape de l’ouverture de la discussion est celle de la règle no 2 dite règle de la charge de la preuve : c’est à la partie qui avance un point de vue qu’il incombe de le défendre, au cas où la partie adverse en émet le souhait.

L’étape de l’argumentation, à elle seule, est associée à cinq règles : la règle de la pertinence/no 4 (une partie ne peut défendre un point de vue qu’en avançant des arguments en rapport avec celui-ci), la règle de la prémisse non exprimée/no 5 (une partie ne peut pas nier une prémisse qu’elle a laissée implicite, pas plus qu’elle ne peut prendre pour prémisse un point toujours resté inexprimé par la partie adverse), la règle du point de départ/ no 6 (une partie ne peut prendre pour prémisse un point de vue non accepté pas plus qu’elle ne peut nier l’existence une prémisse représentant un point de vue accepté/a règle du schéma de l’argumentation/no 7 (un point de vue ne peut être jugé concluant s’il est défendu hors des limites d’un schéma argumentation approprié et correctement appliqué ; la règle de la validité/no 8 (les arguments avancés par chaque protagoniste doivent être logiquement valides, ou susceptibles d’être validés),

L’étape de la clôture a rapport à la règle no 9 selon laquelle : le point de vue dont la défense échoue est abandonné par celui qui l’avance, et le point de vue dont la défense est concluante diminue les doutes de la partie adverse à son égard.

Les règles 3 (le point de vue attaqué par une partie doit être en rapport avec le point de vue avancé par la partie adverse) et 10 (une partie ne peut pas utiliser de formulation confuse, ambiguë ou insuffisamment claire, et doit interpréter les formulations de la partie adverse de la façon la plus précautionneuse et le plus précise possible) sont associées à toutes les étapes.

Ce qui peut être synthétisé par le tableau suivant :

Certes, le nombre de règles n’est pas un déterminant dans le modèle. Néanmoins, le graphique suivant indique le poids de l’étape de l’argumentation dans le modèle en montrant que 50 % des règles sont associées à cette étape.

Graphique de répartition des règles par étape du modèle de discussion critique

 

Peut-on placer sur une même droite le débat argumenté représentatif de l’idéal démocratique et violence verbale ? On dira que l’histoire politique fourmille d’exemples d’insultes politiques antérieures ré­seaux sociaux. Certains vont jusqu’à en chercher chez les Grecs de l’Antiquité qui n’hésitaient pas à pié­tiner la tombe d’un ennemi en signe de mépris ultime. On rapporte que Sénateurs et intellectuels romains s’insultaient avec délice et férocité, surtout lorsque cela touchait à la vie privée de l’adversaire. Et cette phrase de Napoléon à Talleyrand : « Vous êtes de la merde dans un bas de soie ! ». Mais, est-ce à dire que l’insulte politique est à promouvoir dans les forums électroniques de discussion politique ?

Jacques Yvon PIERRE

Références bibliographiques
Constantin Sălăvastru in « tendances actuelles dans la théorie de l’argumentation : essai sur critique et systématique ».
Doury, Marianne. « L’évaluation des arguments dans les discours ordinaires. Le cas de l’accusation d’amalgame », Langage et société, vol. 105, no. 3, 2003, pp. 9-37.
Gatien Du Bois, « L’espace politique comme théâtre de l’insulte », Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 11 février 2014, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1764, consulté le 25 octobre 2017.
Marcoccia, Michel. « Parler politique dans un forum de discussion », Langage et société, vol. 104, no. 2, 2003, pp. 9-55.

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