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Saut-d’Eau, Ville Bonheur

07 juin 2016, 9:32 catégorie: Société2 724 vue(s) A+ / A-

 

Véritable carte postale, la chute de Saut-d’Eau, l’un des sites les plus populaires et les plus photographiés d’Haïti, s’impose comme une étape incontournable dans tout projet de visiter Haïti et se réconcilier avec le pays.

 

Or, pour les voyageurs que nous prétendons être, les pas pressés des touristes n’ont jamais pu suffire à notre bonheur. La chute d’eau ne représente, en réalité, qu’une fenêtre ouverte sur une des plus belles et des plus sûres (en terme de vulnérabilité aux menaces sismiques) du pays.

 

Saut-d’Eau, c’est toute une histoire d’utopie, de miracles, de châtiments et de miséricordes mélangés, entortillés les uns avec les autres. Depuis un siècle et demi, les gens, qu’ils soient pèlerins, plaisanciers ou chercheurs de tous types, viennent des quatre coins d’Haïti se plonger dans toute la poésie d’un milieu qui s’est construit sur un mystère jamais remis en cause. Tel un monde encore à découvrir, Saut-d’Eau nous a attirés dans ses filets puisque la Ville Bonheur n’a jamais déçu.

 

Venant de la capitale, nous avons préféré, des deux routes permises, celle qui, aux portes de la Croix-des-Bouquets, monte en lacets le morne à Cabris et offre une vue sur la frontière et le lac binational, symbole d’un partage tellement suspect entre Haïti et la République dominicaine. La route peut être blanche en période sèche à cause de la poussière due aux exploitations sauvages des carrières de sable. En saison pluvieuse, la nature se revitalise pour se transformer, offrir ses beautés contrastées et s’impose comme un univers de diversité à explorer. Nous avons pris notre temps, même en traversant Mirebalais, pour jouir de la route ainsi que ses panoramas, en toute quiétude loin des douleurs et des tumultes de Port-au-Prince à la Croix-des-Bouquets. Il est vrai que mes compagnons et moi accordons autant d’importance à nos destinations qu’aux chemins qui nous y mènent.

 

En cours de route, nous avons longuement commenté les bonnes pages de la revue Haïti littéraire et sociale de la semaine du 13 au 20 juillet 1906 qui a rapporté un évènement majeur produit le 16 juillet 1891. Les pèlerins ont commencé à affluer à Saut-d’Eau, devenu Ville Bonheur par la suite et pour faire honneur à sa légende, à partir de 1850. Le 16 juillet 1849, Fortuné Larose, paysan de son état, a eu la fortune de voir apparaître la Notre-Dame des Miracles auréolée de lumière. Dépassé, le paysan s’est rendu à l’église catholique pour en avertir le curé qui, spontanément, a rassemblé un groupe de fidèles et a organisé une procession jusqu’au site, devenu automatiquement saint et désormais lieu de rassemblement de tous les quêteurs de miséricorde. D’année en année,  le 16 juillet, la Ville Bonheur s’est construite une réputation sans cesse grandissante et s’est arrangée pour recevoir des dizaines de milliers de personnes et célébrer la Vierge et implorer ses bontés.

 

Le peuple des malades, désespérés, éclopés, était convaincu et satisfait des interventions miraculeuses de la Vierge, sauf un irréductible gaulois qui, le 16 juillet 1891, a pris l’initiative téméraire de désavouer la Vierge, suspectée d’encourager les pratiques « vaudouesques », ainsi que sa légende. Ce jour-là, le prêtre français, superbe dans sa soutane, s’est armé de son missel et accessoirement d’un fusil et est parti en guerre contre le mystère. Il s’est faufilé au milieu des pèlerins,  a fait feu sur les palmiers sacrés, cœur du site et  en a cassé quelques branches. Emporté dans son élan sceptique, il  a fait obligation  à certains de ses fidèles d’abattre l’arbre. Le même jour, peu après son forfait, le Père Lenouvel  est atteint de démence et a rendu l’âme par suite de douleurs atroces.

 

La Ville Bonheur, terre d’eau en cascade et de pentes recouvertes d’une végétation drue, est un monde en soi. Nous avons surpris la ville dans un calme indolent du dimanche matin et inconsciemment nous nous sommes imprégnés de ce sentiment de paix intérieure qui a grandement contribué à la réputation des lieux. Au cours de nos déplacements, nous avons remarqué que les agglomérations de moins de cinquante mille habitants arrivent, généralement, à mieux protéger les infrastructures publiques. À Saut-d’Eau, les rues pavées sont bien tenues, l’eau coule dans les robinets, l’électricité arrive dans les foyers et les cours des maisons sont fleuries.

 

Nous nous sommes rendus aux chutes, conscients qu’il nous sera impossible de relever un dernier détail qui n’a pas été consigné quelque part, tant ce lieu saint est visité, arpenté de long en large à longueur d’année avec le pic pendant la semaine autour du 16 juillet. Pourtant, il nous a suffi de franchir la barrière et descendre lentement l’escalier qui s’apparente à tunnel de verdure au milieu d’autres personnes aussi émerveillées que nous. Perdus dans la contemplation du paysage, le secret de Saut-d’Eau nous a été subitement révélé : le parcours initiatique exige une connivence avec la nature et surtout le respect strict des plantes qui abritent les dieux et qui protègent la source.

 

Dans la Ville Bonheur, on se soumet à ses instincts qui se confondent aux conseils de la Vierge. Sans une vraie concertation entre nous, nous avons décidé d’annuler notre réservation à dîner dans un hôtel pour suivre une dame qui a accepté de nous inviter dans sa famille et à nous préparer à manger.

Après l’avoir accompagnée au marché, elle nous a proposé de choisir notre reposoir parmi quatre maisons du quartier. Elle est partout chez, nous confie-t-elle, et nous aussi dans une heureuse transmission des privilèges.

 

Sitôt installés, nous ne l’avons pas vu disparaître pour revenir avec deux ananas fraichement cueillis dans le jardin. Nous avons proposé notre aide qu’elle a refusée illico. En deux temps, trois mouvements, elle nous a servi un plateau de tranches d’ananas dont l’acidité a été rehaussée avec une aspersion de jus de petits citrons verts.

 

Nous l’avons admiré se mouvoir dans la simplicité. Pas de cuisine, le réchaud appuyé sur un pan de mur et les ustensiles posés à même le sol, elle a découpé ses arbres véritables, émincé des filets de harengs, coupé les oignons, les tomates, les poivrons et les piments pour nous sortir, comme dans un spectacle de prestidigitation, un fricassé de hareng servi sur un lit d’arbre véritable frit. 

 

Bien calés, nous avons pu, sans souci, attendre une bonne heure pour le plat principal, typique de la zone : une sauce calalou à base de trois viandes (porc salé, cabri et bœuf) servie avec du petit mil au pois Congo sec. Et, ce n’est que pendant le repas que notre Vierge des Miracles nous a présentés à son mari, à son beau-père, à son enfant, aux cousins. Elle s’appelle Sherlie Louis Jeune et elle a trouvé sa place dans le panthéon des patronnes des voyageurs.

 

À Saut-d’Eau, l’expérience du séjour chez l’habitant est à mettre dans la catégorie des cadeaux hors de prix. Nous avons mangé et discuté avec des gens ouverts et respectueux de toute diversité imaginable.

 

Saut-d’Eau, Ville Bonheur, ne connaît de tabou que le non dit. Et, la religion, sans prosélytisme ni agression, n’est jamais trop loin. Pour les Saudelais, elle doit être efficace, qu’il s’agisse du vaudou ou du catholicisme.

 

On repart toujours de Saut-d’Eau avec un vœu exaucé ou le cœur bourré d’espoirs. Pour nous, intoxiqués par les certitudes de la technologie de la pointe, nous avons enfin compris qu’il n’est pas toujours très utile de repousser les frontières du merveilleux.

 

Nous avons trouvé le lieu où les traditions sont protégées à un point qu’elles suggèrent aux habitants une manière élégante de percevoir  le monde.

 

Jean-Euphèle Milcé

 

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